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peru06
Description du blog :
Histoire et images d'un périple latino-américain vécu de l'intérieur
Catégorie :
Blog Voyage
Date de création :
01.04.2007
Dernière mise à jour :
11.08.2008
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Experience d un mois au sein d une ONG dans le village de Charcana Cotahuasi

20 août, panneaux, bière et fête (jusque... 22h!!)

Posté le 10.08.2007 par peru06
J'ai une nuit de toux intense mais sans migraine, c'est déjà ça, faut positiver! Mais j'ai quand même peur de gêner Camille et j'écrase ma bouche contre la couverture sale pour étouffer le bruit. Mais ravaler la violence de la toux secoue d'autant plus tout le corps et je me tords dans tous les sens sur mon lit. Je me lève alors pour aller tousser dans le coin de mur qui sert de chiotte, dehors. Le grand chien de garde me fait peur mais il ne bronche pas. Une fois qu'on est à l'intérieur, il s'en fout, c'est plus son boulot. Il a raison remarque. Je lui demanderai des RTT. Mais je ne suis pas au bout de mes peines; quand je sors des toilettes, l'énorme coq d'un mètre me huuuurle à la gueule! Il est dans une cage juste à côté, j'avais pas calculé! Je dois encore vibrer des pieds aux oreilles pendant 30 secondes tellement mes tympans ont été surpris!

Pour le petit-dèj (même si en fait j'ai chaud, je tousse et j'ai tout sauf faim), on va voir Luz, qui se lave les cheveux dans une bassine d'eau froide (ce serait trop long de la faire chauffer sur le feu). C'est bizarre de la voir sans son chapeau, ça la vieillit! Elle a 43 ans et Fortunato bientôt 40. Quand je vois Mauro, j'attends l'occasion stratégique pour faire l'affaire du siècle; je lui propose d'échanger une bille ordinaire que j'ai trouvée parterre contre une de leurs graines ("chiwa"). Mes muscles sont fébriles quand il hésite, se demandant sans doute où est le piège tellement il pense que je me fais avoir dans l'affaire! Voyant que je ne plaisante pas, il s'empresse d'accepter l'échange inégal avant que je ne change d'avis! Il ne conçoit pas que je me foute éperdument d'une bille transparente mais pas d'une de ces billes exotiques, ces chiwas que je ne sais pas où trouver. Et je ne voulais pas lui en demander une sans contre-partie, honneur oblige. Le commerce, c'est toute une histoire. Enfin, là c'est plus "don et contre-don" de Marcel Mauss!

Il n'y a pas école ce matin. Donc à 8h30 on commence notre travail de signalisation, à savoir accrocher les panneaux à des troncs puis planter le tout. On scie le tronc fourni par Luz et pendant que Fortunato (arrivé ce matin) enlève l'écorce à l'endroit du panneau, on va demander les troncs aux autres familles contributrices du comité touristique (Brigida, Domitila et Gaida).
Gaida est devant sa boutique, à tamiser de la cebada tostada moulinée (et dire qu'à côté de ça, ils rêvent de MacDo!). On discute vaguement, elle nous donne une (très bonne) petite banane à chacun, même si ça doit lui faire mal au cœur de faire un don! Mais nos affaires sont ralenties par une réunion officielle appelant tous les habitants sur la place pour faire un compte-rendu des coûts et moyens de la construction de la route. Je lui repique une banane pendant ce temps car je n'ai plus de monnaie pour en payer une autre. On s'emmerde. Camille essaie de téléphoner sans y arriver.
À 11h, enfin, on commence à se bouger! On cloue les panneaux dans l'ancien couvent, et en attendant que les derniers fournissent leur tronc (car la plupart étaient trop fins), on fait une pause avec de l'arequipena qu'on va acheter à Gaida. On traverse ainsi la place avec deux bouteilles de 600ml de bière, et les habitants qui s'amassent pour attendre la fameuse réunion nous crient en rigolant "salud!". On discute sur le progrès, le changement du mode de vie communautaire. On refait le monde en sirotant nos bières sur un ancien couvent du village le plus isolé du Pérou. C'est très philosophique.
Ensuite, on va creuser des trous aux emplacements prévus pour les panneaux, puis on va chercher de l'eau et des pierres (c'est lourd!) pendant que Fortunato porte le ciment. Et on porte les panneaux (très lourds, eux aussi!) à travers la ville. Camille et moi avons faim pendant cet effort, alors on parle cuisine (purée de tomates et oignons avec du jambon, mmmh ça donne envie!). C'est d'ailleurs à ce moment qu'on croise Luz, qui revient avec des truites achetées à un pêcheur de Chusakay. Bon, on va pas mordre dans du poisson cru, quand même.

Après le déjeuner, on va voir Gaida car elle s'en va quelques jours, et quand elle reviendra, nous serons partis. L'ordinateur lui appartient, et nous voudrions apprendre à d'autres (comme Luz, Fortunato ou Franklin) comment utiliser la boîte mail. Nous lui demandons alors poliment si elle peut confier la clé de cette salle –pouilleuse- où siège l'ordinateur à quelqu'un de confiance ou à nous même, histoire de mettre à profit ce qu'on a fait. Mais elle se montre soudain très énervée et refuse avec véhémence, sans plus d'argument qu'"on pourrait casser". C'est vrai, on voit toujours les gens courir avec des ordinateurs et une batte de base-ball, par là, et ça passe inaperçu. Non mais sérieux, elle est pas possible celle-là, on s'emporte des deux côtés, et puis elle conclut "no y no" et elle se casse. Bon ben adieu à toi aussi, bon débarras! Sabi, sa petite nièce, qui observe la scène du pas de la porte, vient nous retrouver dans la rue. Elle nous dit qu'elle est obligée d'aller voir sa tante, mais elle ne l'aime pas, et elle nous refuse sûrement les clés car elle pense qu'on va la voler. Elle paraît mûre et gentille, mais petit à petit cette petite fille s'accroche à moi comme une toute nouvelle colle inusable. Elle observe sans cesse mon carnet, va me chercher mille et une plantes ou fleurs pour que je les mette dedans, me chatouille… Gentille mais saoûlante et en fait un peu bébête, même si c'est pas très gentil dit comme ça.

On va dîner chez Luz, et c'est magique; le crépitement de la marmite sur le feu à la seule lueur de la bougie, l'odeur de la soupe et le chat ronronnant sur les genoux (après un quart d'heure d'approches infructueuses pour domestiquer le monstre!), … et je crayonne, crayonne à la lueur verte de mon stylo des laboratoires Arilux“, comme le halo d'un monde virtuel… (Elle est où la touche pause, histoire d'y rester quelques années?!)
Puis s'occupe de la fête d'anniversaire d'Edisson; il a en fait pris l'initiative d'aller louer une batterie solaire à Cotahuasi pour mettre en marche une chaîne histoire de faire une petite sauterie avec une dizaine d'amis, de la musique de merde dans une arrière-cour où pendait la peau d'une bête fraîchement écorchée! Quelle peur on a eu en se cognant la tête dedans la première fois!
On se lâche un peu, on danse (un cercle avec un couple au milieu, ou que des couples).
Puis Camille et moi avons froid et on part vers 22h, bien que Fortunato et Mary nous retiennent. Fortunato nous dira demain sur un ton de reproche que tous les autres sont partis peu après. Dommage. Mais bon c'est fait, et j'avoue que je pensais qu'ils fairaient plus la fête après notre départ, une fois qu'on occuperait moins l'espace en tant qu'attraction.



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21 août, école, momies centenaires et roc

Posté le 10.08.2007 par peru06
Je fais encore des rêves spéciaux avec mon frère Guillaume et un gros moine-gardien (genre "le nom de la rose") qui porte un livre secret, deux ados qui se disputent, des indiens cul-nus… C'est comme si j'avais une télécommande temporelle et que je créais une histoire absurde comme ça! C'est de l'art surréaliste…

La toux est mieux, y a pas à dire, les antibio ça fait quand même la différence. Aujourd'hui, ce sont les 50 ans de mon père, je pense fort à lui. C'est tout ce que je peux faire puisque les textos ne passent pas et que Gaida est partie avec les clefs permettant l'accès à l'ordi ou au téléphone.
On arrive au collège à 8h25 et on s'aperçoit qu'en cas de retard (comme notre cas), le gardien use de son sifflet pour presser les derniers avant de fermer la porte. Sinon il y a un tampon sur la main, ou alors c'est carrément fermé et on "doit" se passer d'école!
Comme tous les lundis apparemment, les profs sont en costard. Mais aujourd'hui, ils font en plus un speech sur l'obligation de venir propres à l'école et de se regarder dans un miroir avant! On se sent pouilleux, nous à côté!
Le professeur Richard me demande de refaire le cours de dessin (il était présent à mon premier cours) avec la classe de tutoria. Ca fait bizarre, lui et les espagnols prennent des notes de ce cours spontané! L"La classe", c'est le cas de le dire… À partir des silhouettes de danse, on parle des danses traditionnelles (marinera, criollo) (de la selva, de la sierra et de la cuesta), et puis des instruments (petite guitare "charango"), le "cajon" plus sentimental, sorte de caisse creuse sur laquelle on s'assoit et on frappe. Alors, à son initiative, un élève sort et revient avec des instruments de la réserve de l'école! Le prof se met au cajon, les autres tapent sur leurs tables, et un élève prend la guitare… Puis Camille joue et je chante. C'est super! On pose aussi la question de l'imprégnation asiatique visible dans la musique traditionnelle huayno ou même dans les traits de visage à l'intérieur des terres. Richard nous répond qu'une grande vague d'immigration sino-japonaise a eu lieu vers 1910 à cause de la pauvreté en Asie. Ces mélanges se sont plus fait dans les campagnes, peu chères à habiter, demandeuses en main d'œuvre agricole et source d'autosuffisance alimentaire. Puis il y a eu les européens qui ont plus peuplé les villes de la côte. Une autre vague d'immigration asiatique, moins nombreuse, s'est présentée en tant que main d'œuvre pas chère puis a développé nombre de restaurants et de boutiques… "Ils sont très intelligents" nous dit Richard.
Puis Camille et moi allons en cours de "sociales" avec le prof, qui fait aussi dessin et maths en cette classe correspondant à la seconde! Beaucoup d'élèves ont nos âges (et ils nous pensent d'ailleurs bien plus vieilles). Soudain, l'une crie quand un rat passe à travers la classe et entre ses pieds! Tous rigolent et observent notre réaction. Je dois faire figure d'une sans-peur car je reste de marbre… mais il faut avouer que je ne l'ai pas vu!
On suit d'abord l'exposé d'une élève de 18 ans sur la classe moyenne au Pérou; entre 1900 et 1930 elle est surtout constituée de professionnels (avocats et fonctionnaires dans l'administration) habitant les villes (migration économique des ouvriers, partant de Puno pour Arequipa, Lima ou Crusillo). Dans les années 50, la classe moyenne augmente grâce à l'éducation (ça forme plus d'électeurs) et un mouvement se concrétise dans les années 60 sous différentes appellations; action populaire de Démocratie chrétienne, union révolutionnaire puis le parti APRA. C'est le plus ancien parti d'Amérique latine, fondé par Victor Raul Aya de la Torre, notable convaincant dont l'élève fidèle Alan Garcia a repris la flamme puisque, après avoir été le plus jeune Président du Pérou (28 ans en 1985), il vient d'être réélu en 2006. Mais selon le prof, ce parti a été miné par la présidence de Fujimori comprenant surtout l'énorme inflation structurelle et la dépression de 92. Je soumets au prof la théorie marxiste de mon prof d'histoire à l'IEP de Rennes (qui s'appelle aussi Mr Richard!), comme quoi la "classe moyenne" ne serait qu'une invention artificielle des dirigeants pour masquer le rapport de domination entre ceux qui travaillent plus et ceux qui profitent plus. Le prof est intéressé, et intéressant.
Puis on fait notre jeu avec des caractéristiques à relier à des pays, préparé sur la petite place avec les espagnols. Lors de la question "à quel pays relier Bush", je leur demande si sa politique leur paraît bien. Ils répondent oui, après tout c'est de son pays que dépend la monnaie péruvienne. Je grommelle une désapprobation que le prof relève à la fin du jeu, me demandant pourquoi je n'aime pas sa politique, et le débat est lancé sur les ennemis politiques, à savoir notre mise en garde contre les multinationales américaines affrontant leur idée selon laquelle tout est de la faute du Chili; principal concurrent économique, politique, … l'école dresserait de toute façon ces nations l'une contre l'autre. À propos de l'UE et du Mercosur, Richard pense que l'Amérique latine est encore très loin du compte niveau intégration, surtout en voyant à quel point les tensions belliqueuses sont vives comparé à la leçon du pardon donnée par l'UE après 45… On parle peut-être dans le vide, mais c'est génial!

Puis on va chez Luz pour manger. La préparation du repas est avortée car des gamins ont joué, plus haut dans la montagne, à dévier le torrent qui alimente le village, et l'eau est coupée pour quelques temps… Alors elle nous montre les "ocas", ces patates sucrées qui ont une aussi sale gueule (rosâtre et boudinée) qu'un mauvais goût! Le chat est là, près de la bouffe. Il faut qu'il mange pour pouvoir remplir son rôle de radiateur dans le lit des enfants! Luz nous raconte d'ailleurs qu'elle ne veut pas trop qu'il s'éloigne, car selon elle les matous doivent sûrement se faire tuer par les femelles après la copulation, car on ne les revoit plus après un moment!
Puis elle nous raconte que les corridas au Cotahuasi sont plus humaines, car contrairement à Lima, on ne tue pas les taureaux… mais je saurai plus tard que non seulement c'est faux, mais qu'en plus, dans certains villages de la province, ils tuent le taureau en essayant de faire exploser un bâton de dynamite sous la bête!! Peu importe on n'ajoute rien; l'ambiance est bonne, bien meilleure qu'hier d'ailleurs. La peur des cochons d'Inde de Mary y est pour pas mal! Elle relève le défi de Pedro, à savoir d'avoir 5 soles si elle se fait prendre en photo avec un cochon d'Inde dans les mains! Ceci sachant que les entendre passer à 3 mètres la fait déjà sursauter d'horreur! Ca ne loupe pas, elle est déjà terrorisée quand Fortunato en attrape un (qu'il a choisi énorme en plus!), et quand il lui le met dans les mains, elle trépigne sur place en hurlant à Pedro comme si sa vie en dépendait "corrrrrrrrre Pedro coooorrrrrre!!!!!" (traduction: "prends cette putain de photo et plus vite que ça bordeeeeeeel!!!"). On se tient les côtes de rire pendant un bon moment après qu'elle se soit réfugiée derrière la table, debout sur le banc. Et puis c'est au tour de Pedro d'être l'objet de dérision; avec son coup de soleil bien pétant juste sur le nez, on dit de lui qu'une abeille l'a piqué à cet endroit, ou surtout on l'appelle Rufino (le mari de Domitila qui a un nez des plus proéminents!!).
C'est à ce moment qu'on se dit avec les espagnols et Camille qu'on reviendra dans trois ans, le 10 août 2009 au combi de 11h! (après avoir mangé plein de sucreries, parce que ça manque!)

Quand on a fini de manger, Luz voudrait venir avec Fortunato et nous aux momies de Pucunsali à 4h d'ici car elle n'y est jamais allée, mais elle dit avoir trop de cuisine à faire. On l'oblige donc à venir en lui disant qu'on cuisinera avec elle, c'est sans doute ce qu'elle cherchait qu'on dise.
Fortunato va d'abord prendre l'âne et du "pasto" dans un champ. Pendant ce temps, nous nous exerçons au lancer de cailloux en essayant de toucher un arbre mort puis de lancer le plus loin possible. Une fois sur le chemin, on passe de petites cascades qui serpentent jusque dans les vallées paisibles, dessinées par les champs en terrasses. On entend le cri des loros, ces perroquets verts qui viennent piller les champs de maïs. Fortunato en tue même un de sa fronde et arbore sa plume sur le chapeau avant de me la donner pour mon carnet, comme si ça allait passer à la postérité comme ça!
On arrive à Chuquabamba, où on célébre au printemps (3 septembre) la FÊTE DE LA JEUNESSE (sport, cuisine, jeux et élection d'un couple royal). Luz nous raconte tout ça, mais on se rend compte qu'elle n'écoute pas beaucoup et qu'elle s'enferme dans des croyances qu'on juge un peu… spéciales, on va dire. Genre; quand on arrive auprès d'impressionnantes pierres de 4 fois notre taille, roses et aux lignes droites, on demande d'où ça vient. Fortunato pense à un ancien volcan, mais Luz suggère sans plaisanter "les extra-terrestres, non?". Bon, pourquoi pas, une croyance comme une autre…
Après avoir escaladé quelques blocs, on s'enfonce dans la brèche d'une mini-caverne où des squelettes sont entassés, recroquevillés, mais conservés depuis des milliers d'années! (probablement des corps de "Gentiles", peuples d'avant JC si je ne m'abuse). L'un a encore des lambeaux de peau blanchie, des vêtements presque en poussière, et on voit sa main crispée sur le torse, les ongles resserrés sur le sternum. Pourquoi ont-ils fui? Comment ont-ils péri? Ils ont l'air d'attendre la mort. Mort par le froid, la faim, l'asphyxie d'un feu? Je ne sais pas. Ca semble irréel, il devrait y avoir des vitres, un gardien de musée, ou au moins des historiens! Mais la demande de budget est en cours, et il y a tant de sites du même genre dans les environs... En attendant, des gamins volent les os et jouent avec, d'où des tibias, des bouts de crânes, de côtes et de bassins éparpillés de ci de là, et aussi des corps qui manquent depuis la dernière fois que Fortunato est venu. Qui sait, ces os servent peut-être de petit bois sous une marmite de soupe popata. En tout cas, c'est très impressionnant. On va tour à tour (presque cérémonieusement, mais c'est surtout que l'entrée est très étroite!) observer ces corps sans vie ni chair, entassés entre eux et coincés entre les pierres. Dans une autre niche un peu plus haut, il y a même une femme et un enfant momifiés, crispés, comme Pompéi! On est devant un trésor anthropologique et Fortunato nous attrape des bouts de momie en y enfonçant deux bouts de bois, brisant des os au passage. Camille dit à juste titre que des scientifiques français tomberaient dans les pommes sous l'horreur de cette scène! On cherche longtemps d'autres corps ou des céramiques dans les recoins de cette accumulation de rochers, comme une forêt d'esprits tombée d'un bloc. Mais rien, si ce n'est l'exaltation d'une découverte en suspens.

On remonte vers le village et on recroise Yoggi, qui nous sent arriver de loin et frétille à l'avance! On le caresse bien fort, c'est qu'il nous manque! Dans la série "nos amis les bêtes" en moins romantique, on croise un putois décomposé dans la rue… On croise aussi un gamin portant ses herbes, soufflant dur de fatigue, et une famille de 5 filles toutes mignonnes malgré leurs haillons crasseux!
On joue un peu au ballon dans la cour de Luz, puis elle prend les directives avec son mari, ses enfants, et nous! Pelage de carottes, écrasage d'ail avec une pierre, et on fait des tortillas avec de l'huile, des pommes de terre, des oignons et des œufs. Ca donne envie de cuisiner chez soi, plutôt que de se sentir toujours au resto! Fortunato rigole et joue du charango, on mange autour de la marmite et de la petite bougie coincée dans le mur, et j'ai le chat qui ronronne sur mes genoux… C'est ça le bonheur!
Quand on redescend (qu'il fait froid!), des gens jouent de la musique au clair de lune, sur la place. Chez Brigida, le chien grogne et aboie à notre arrivée, et quand on hésite à risquer de perdre un mollet, il nous laisse. On croise le frère qui dort par terre dehors. Dans la chambre, j'ai une preuve indéniable que ça va mieux; je peux souffler une bougie sans m'arracher les poumons à tousser dessus à cause de l'appel d'air! On sent l'odeur de cire et on voit encore le point rouge incandescent, avant de sombrer….
Anecdote: pour la première fois, j'ai l'impression que revoir ma famille me ferait plaisir.

22 août, école et chatouilles qechua

Posté le 11.08.2007 par peru06
Je fais encore et toujours des rêves bizarres voire horribles; quelqu'un tue mon frère Edouard (il gémit), moi je suis un chat simple d'esprit et je récupère les preuves cachées à la police. Mes découvertes me valent d'abord d'être frappée, puis les parents avouent qu'ils m'aiment alors que mon autre frère me méprise. Puis on voit au grand jour la vérité que j'avais fait émerger (mon frère a tué l'autre!! J'hésite beaucoup à retranscrire ça), et je suis élue maire…!
Je me lève pour aller me rincer (j'ai maintenant la chance de pouvoir mettre la tête sous l'eau froide puisque la grippe est partie!). Je croise les espagnols en chaussons, appliquant leurs crèmes sur le visage. Pour un peu, on se croirait dans un hôtel de la côte d'Azur!

On va à l'école tranquillement, et les élèves en retard nous dépassent en dévalant la pente caillouteuse, leurs cartables mal réglés se balançant de part et d'autre de leurs dos.
On va cette fois dans une classe primaire bien agitée, où on fait toutes les matières en même temps! Anglais (noms, couleurs, numéros, présentation, "head, shoulders, knees and toes") et les enfants nous apprennent la même chose en qechua, ça égalise! Puis on apprend un peu de français avec notamment la chanson frère Jacques. Ils en sont enchantés! Ca confirme qu'une chanson a tout de suite plus d'attrait quand on n'y comprend rien.
La prof nous dit ensuite qu'elle aimerait apprendre l'anglais, s'expatrier. Elle regarde mon carnet avec les enfants. Puis elle reprend ses cours et on va voir Mary et Pedro, enseignant l'anglais dans une classe bien plus disciplinée! On reconnaît Ronald, le garçon joueur de Chusakay qui est tout aussi mutin et adorable, avec un de ces regards! Le craintif Henry, malgré son âge et sa taille, est aussi en primaire. Ca fait plaisir de les voir!
À la récré, on joue un match de volley garçons contre filles, et puis on se pose sur l'herbe roussie, observant avec curiosité les murs extérieures des classes ornés de banderoles comme "Dios es amor". Et les enfants viennent regarder mon carnet, certains s'enhardissant à me demander si j'ai un copain, et d'autres commençant à nous dire; "quand est-ce que vous partez? Vous voulez pas rester? Allez, restez!".

On lave nos cheveux et nos fringues en début d'après-midi, avant d'aller manger chez Luz. Là, sur la base d'une erreur de langue (Luz a entendu duende au lieu de dueno), elle nous raconte l'histoire de lutins dansant en ronde qu'aurait vus sa cousine. Mais vrai de vrai, hein, bon elle aime la picole et elle est seule, mais ce n'étaient pas des enfants. Des lutins qui dansaient. Bon. On ne veut pas contrarier Luz en contre-disant ses fables fantasques, car il paraît aussi que cette croyance est répandue.
Ensuite, à 15h, on fait tuyo tuyo de nouveau dans la poussière de la cour, à l'ombre de l'arbre maigre. On discute de religions et de croyances; Edisson nous dit qu'il n'est pas catholique, même si ils sont obligés d'étudier la bible à l'école. Ecole où, anecdote intéressante, ils passent quand même deux mois sur la Révolution française! À quand l'inspiration de la révolution péruvienne?? Pedro raconte qu'il était à une école de l'Opus Dei qui attirait les plus petits et débiles dans des esclavagismes de messe, des incitations à la flagellation des filles les plus croyantes. Les enfants se lâchaient après les fêtes organisées, mais il y avait toujours la concurrence du fait d'une liste sélectionnant les meilleurs suivants possibles.
Mary et Pedro se chipotent sans arrêt, notamment pendant cette discussion, je sais pas ce qu'ils ont.
On en vient à parler de foot, et Edisson nous assure que les joueurs de foot de l'équipe péruvienne sont choisis sur la côte parce qu'ils sont plus grands et beaux, alors que ceux de la sierra sont meilleurs.

Puis on part faire nos courses de victuailles typiques pour ramener au pays; chez Brigida, il y a des cochons d'Inde morts qui traînent depuis des jours avec les autres, entassés dans une pièce sombre avec des poules, ça donne très envie de s'approvisionner là.
Assez soudainement, Camille et moi réalisons à quel point nous sommes en manque d'un truc vital et absent depuis un bon moment. C'est horrible, on devient toxicos rien que penser à quelques grammes de… chocolat! On veut absolument en acheter, mais les seules et rares confiseries dans ce bled sont des bonbons chimiques qu'on trouve dans une petite boutique qui ouvre à la demande. On y rencontre deux types complètement bourrés qui veulent nous offrir à chacune une bière de 625ml! Pas le temps de discuter, ils nous en collent une dans la main à peine commence-t-on à balbutier non merci.
Ils parlent, parlent et comme d'habitude (je dois avoir un aimant à connards à l'intérieur de moi) le plus relou et le plus allumé – qui s'appelle Ronald- me colle et m'avoue être amoureux de moi! Il dit qu'il m'a déjà, je demande donc ce qu'il fait, et il raconte qu'il travaille aux mines d'Ayacucho mais qu'il est aussi allé aux USA et au Japon… Rien à foutre de me demander si c'est vrai ou pas, je veux me barrer! Mais il veut m'offrir une cigarette, et puis finalement il m'offre un paquet de clopes. Je ne fume pas (du moins pas régulièrement), mais bon, ça sera un dédommagement. Je l'offrirai à Anna. En tout cas, la tenante de la tienda est très énervée, à sa façon du moins; elle ne dit rien ou presque, mais le regarde avec tout le mépris qu'il est possible de mettre dans des yeux humains. Elle se tient droite, sèche, fière avec sa peau tannée par le soleil et les mains caleuses de travail dans les champs.
Puis arrive le cousin de Franklin, et le relou lui dit de venir boire une bière. Mais plutôt que de prendre une bouteille, le cousin prend un verre pour se servir en clamant "yo soy peruano, donc je partage cette bouteille avec 6-7 personnes et un verre, contrairement à des ivrognes qui boivent ça à la bouteille!". Pour la première fois, la vieille de la tienda bouge lentement sa tête raide pour acquiescer, le regard mauvais. Ronald s'énerve alors et lui dit de boire cette putain de bouteille, bordel, on s'en fout. C'est à croire qu'ils vont en venir aux mains! Et puis comme finalement ça s'éternise en un débat sans fond auquel on ne comprend plus grand chose, Cam et moi profitons de ne plus être le centre d'attention pour se faufiler à l'extérieur, avec bières et clopes… Ouf! Sauvées!

On se dépêche de peur que Ronald ne sorte de la tienda pour nous suivre, puis on rejoint la place où se déroule une traditionnelle partie de volley. On rejoint le banc de pierre des spectateurs, collé aux maisons. Là, il ne viendra pas s'humilier, du moins on l'espère. Puis Luz arrive et vient s'asseoir à côté de nous, sa truite à la main.
Et puis le "yo soy peruano" de la tienda vient nous rejoindre (il s'appelle Ruben et c'est aussi le cousin de Luz). Mais il a du se réconcilier avec Ronald, car il est complètement bourré! Les yeux brillants et ouverts jusqu'à sembler sortir des orbites, il nous soutient que Coca-Cola et Fanta appartiennent à firme péruvienne Inca Cola et pas l'inverse! Il déclame être fier d'être charcanino, fier d'être péruvien, tout ça articulé à s'en décrocher la mâchoire et expliqué avec de grands gestes souples qui feraient pâlir d'envie les italiens. Luz est embêtée, elle a un peu honte. Elle profite qu'il soit allumé pour lui demander de son espèce de jus d'orange allongé à l'eau qu'il a dans la main. Et elle lui dit de rentrer pour décuver. Il proteste puis obéit.
Ensuite, d'autres personnes ayant remarqué la scène s'approchent de nous, des personnes qu'on n'avait pas vues avant car n'appartenant pas au comité touristique ou à ses proches. Une femme me dit ainsi que je ressemble à une barbie, alors d'autres enfants me prenaient de loin pour un mec!
Puis, peu à peu, une vingtaine d'enfants s'approche de nous, et de fil en aiguille c'est parti pour une longue rigolade parsemée de chatouilles, de course-poursuite, de course de cheval, et ils s'accrochent. Luz s'en énerve et elle part préparer la bouffe, mais nous ça nous amuse et on reste jusqu'à la nuit. Je joue jusqu'à être complètement épuisée, lessivée, insensible au moindre cuchi cuchi! (et il faut le faire!).
Alors, à la déception des enfants, on se pose. Mais ils nous apprennent alors un peu de qechua, que je note grâce à mon stylo lumineux (que plusieurs voudront m'acheter, alors qu'il ne marche qu'une fois sur deux!).
Que fais-tu; imata ruanqi. Où vas-tu; maita rinqi. Que veux-tu; Imata monanqi. Quel âge as-tu; Jaiqa uatayo qanqi. D'où viens-tu; maimanta qanqi. Sumach.
Puis on chante de nouveau "head, shoulders knees and toes", "frère Jacques", "porque te vas". On propose un concours de danse, sachant très bien qu'on n'aura pas le temps de l'organiser avant après-demain. Les enfants ne veulent pas qu'on parte, et nous non plus.
Enfin on va dîner, et on y rediscute de la peine de mort, de la corruption de la police. On parle aussi de l'école et de son concours de graines annulé. Beaucoup de parents (dont Luz!) sont furieux, car ils ont l'impression que les profs prennent leurs enfants pour des incapables… Bon, ça ne nous concerne plus trop. On verra ça plus tard!

23 août, danses traditionnelles et fête d'adieu

Posté le 11.08.2007 par peru06
Je fais des rêves de Charcana (en fait c'est la première fois que je fais un rêve où la France n'est pas dedans!) et puis quand même un autre rêve où je demande un boulot pour l'hospice en septembre…
Après le petit déj, on va vite acheter du fromage et du vin, avec une mouche en prime ça fait des protéines! Brigida a encore essayé de nous avoir mais on a "rusé" en allant demander à son mari. Plus gentil voire benêt, on a pu baisser le prix quasiment de moitié!

À l'école, on va dans une classe primaire. Ils ont 8 ans et trop mignons malgré qu'ils soient un peu turbulents! Il y a notre Dani, ce petit bout d'homme si attachant avec des yeux et un sourire qui vous font fondre le cœur le plus endurci. On leur fait faire de l'anglais et chanter les chansons "frère jacques", en apprenant en plus quelques mots de français (parce que les paroles de frère jacques, c'est pas le plus représentatif de la langue française actuelle!! ).
Puis, à norte grand contentement et au leur, c'est leur tour de nous faire l'enseignement; Camille et moi apprenons par cœur leur chanson du village, " charcanina orgullosa", qui nous reste et nous restera dans la tête jusqu'à un an plus tard!
"Charcanina orgullosa, no te vayas a la misa (bis)
Mejor vamos al estanque, a banarnos jalasanque (bis)
Desde lejo he venido, solo por quererte, y amarte
Desde Andamarca, te manda las flores (bis)
Una pallanita llena de amores (bis)
Entre los turmales, yo te he conocido (bis)
Con tu canastita y tu ehuanquito (bis)"
Ils nous apprennent encore du qechua, mais en phonétique car ils ne savent que le parler (maison; "vasi", papai y mamai, école; "iachauqsi", élève; "ere"). Et le clou de cette matinée géniale, le prof fait une proposition sur laquelle les enfants embrayent immédiatement, à savoir une danse traditionnelle qechua. Ils chantent en un cœur accordé et envoûtant, frappent dans la terre avec des branches ornées de banderoles colorées , formant une sorte de rythme tribal à mesure qu'ils se déplacent en ronde puis en deux rangs face à face… C'est magique, on n'en croit pas nos yeux! Il paraît que c'était une sorte de chanson d'adieu, ça nous touche encore plus que des oignons.
À la récré, on n'a même pas faim pour une fois, on ne veut pas les quitter. Certains nous offrent alors leurs gallettas, voyant qu'on n'en a pas! Trop mignon. On joue aux billes et aux chatouilles, essayant d'oublier que c'est probablement la dernière fois. Le gamin travaillant pour Gaida nous apparaît enfin comme un enfant, moins sérieux et plus affectueux, nous prêtant ses billes pour qu'on puisse jouer et rigolant comme un gamin. Normal, c'en est un. Un vrai.
Quand on sort de l'école, on croise Griselda qui nous offre habas et mandarines, spontanément. En fait dit comme ça c'est pas impressionnant mais sur le coup, ça semblait vraiment être une preuve de sa sympathie!

Alors qu'on organise la fête d'adieu entre volontaires en préparant un discours et des cadeaux pour le comité touristique, Luz rigole de nous en disant qu'on est aussi mystérieux que ses fils qui se racontent leurs secrets!
Il faut acheter des œufs pour faire des tortillas et des crêpes, aller chercher de la farine, emprunter des oignons... C'est une course contre la montre! On se bat avec la pâte à crêpe, qui ressemble d'abord à l'océan arctique parsemé d'Iceberg. Mais on s'en sort pas si mal à force de remuer la cuillère jusqu'à la crampe du poignet! On va chercher du chocolat chez les membres du comité touristique, car ça c'est cher et faut partager; chacun donne une barre de cette pâte noire, farineuse et pâle qui ne risque pas de combler nos fantasmes chocolatés! Mais bon. À ce moment de notre séjour, en fait, on s'en contre-fout. On cuisine le tout au coin du feu chez Domitila. On coupe aussi les patates, et comme je sors mon couteau, Pedro dit de moi "toujours tout sur soi". Non, j'ai pas de ralentisseur de temps en poche!
Les gamins de l'école arrivent peu à peu avec leurs costumes et les profs pour nous présenter une danse traditionnelle. Apparemment, c'est une initiative du directeur, qui a tout fait pour qu'elle soit menée à bien face à la réticence de certains profs. Sympa!
On attendant la batterie solaire pour la musique. On attend longtemps. On met les lampes à pétrole. Les gamins regardent mon carnet, touchent nos cheveux et les recoiffent. L'une se plaint car elle ne connaît pas le qechua et rêve de partir. Dani est surexcité et chahute tout le temps! Faut dire que c'est un peu énervant, il y a des rumeurs comme quoi la batterie ne marche pas car le soleil n'était pas suffisant… Et puis si, finalement, on peut mettre les lumières.
La musique commence avec les danses huallia et Sumili. Ils se bougent bien. Utilisant tour à tour des tambourins, des arbrisseaux et des guitares, ils font des rondes et des chorégraphies avec un couple. Ca n'a pas le charme de la danse de ce matin, mais c'est gentil.
À la fin, on distribue du pop-corn maison, les tortillas (délicieuses) et les crêpes (dont le chocolat est farineux, huileux, fade et vomitif). Une fois les enfants partis, on fait notre discours, on offre les cadeaux. Au début, Cam est malade et reste assise, mais Domitila insiste alors pour qu'elle trinque quand même à la fameuse liqueur de canne, "ça la remettra" qu'elle dit! En fait ça a empiré, mais faut pas le dire…
Puis on met de la musique sur la chaîne et on danse avec les membres du comité. Fortunato est déchaîné, il virevolte, saute sur place! Ce n'est pas gracieux, mais ça défoule! Avec tout le respect que je porte à la culture péruvienne, je trouve vraiment la musique huayno encore moins potable que tous les Julio Iglesias, et ce n'est pas peu dire. Les chansons sur lesquelles on tripe le plus, qui ne sont pas de meilleure qualité mais en tout cas plus entraînantes, sont"sa sa sa, yakusa, yakusa!" et même à la fin, "numa numayé" d'O-zon!! Ils essayaient de danser comme nous, toujours vêtus de leurs costumes traditionnels, on aurait dit un tournage de cinéma où on s'est planté de décor!!
Puis ils nous offrent des bracelets à nos noms, et Mary en reçoit un supplémentaire d'Edisson et un ami, qui ont eu apparemment un coup de foudre commun! J'avoue, je ressens une certaine jalousie, surtout qu'à cet instant, tous dansent avec d'autres (Pedro et Griselda, Cam et Fortunato, Mary et Edisson) et je reste plantée comme une conne. Pendant un moment je me sens un peu seule, je ne profite plus de cette soirée où je vois tout le monde ou presque pour la dernière fois, et j'ai l'impression que mon dernier sentiment sera une déception. Jusqu'à ce que Fortunato m'emmène danser pour un bon moment; j'ai les pieds en feu, mais je suis soulagée (il faut dire que lui et Domitila sont vraiment les plus émouvants!). C'est très con, l'égocentrisme, on veut se sentir aimé à tous les instants…
PS: Attention, on se couche à 23h10! Quelle folie!

24 août, "ruines de la tête coupée" et canyon

Posté le 11.08.2007 par peru06
Je rêve de l'avion du retour et aussi de mon frère, qui ne me reconnaît pas.
À 7h, on va chez Luz et quelle bonne surprise sur le chemin… on croise le bourré d'hier amoureux de moi, Ronald! Heureusement, il ne nous voit pas. On dit au revoir à Edisson, sobrement. Sur le chemin du retour, alors que personne ne parle, Mauro nous court après et nous donne une feuille à chacun, faite par Edisson. Sur celui de Cam, "pour que tu trouves toujours ton bonheur", celui de Pedro, "parce que tu es le premier touriste à jouer au foot avec l'orgueil d'un charcanino!" Sur la mienne, "parce que le dessin est pour toi plus que la vie-même, Clotilde", et à Mary (qui s'écroule en sanglots) "parce que tu étais plus qu'une amie. Quand tu regardes le ciel, pense à Charcana". Cam pleure aussi, Pedro a les larmes au bord des yeux. J'avoue ne pas avoir envie de pleurer, je suis juste émue mais ces séparations me semblaient tellement inévitables que pour une fois, la raison tempère vraiment les émotions...
Puis on voit le 4x4 miteux qui va nous emmener. Alors vient le plus douloureux; les adieux avec Fortunato et Domitila. Fortunato dit au revoir à chacun, puis me serre en dernier et me dit "tu diras bonjour à tes parents; je ne les connais pas mais je sais qu'eux vont me connaître avec toutes les photos!". Et quand j'enserre Domitila, ma bonne Domitila, mes larmes sortent enfin, imperceptibles puis incachables et elle me dit; "ah non, pas toi Clotilde, tu ne vas pas pleurer!"
On rentre dans le 4x4 avec Mauro et Luz; Et malgré son poids et sa taille, Domitila court derrière le 4x4!

Puis la route commence, chaotique, les larmes s'estompent, le nœud dans le ventre se desserre un peu.
On passe par un village où les habitants travaillent sur la piste de terre. En attendant qu'ils déblaient, une femme nous offre de drôles de fruits verts (jergos) ainsi que de la chicha plus forte que je n'en ai jamais bue! Puis elle monte à l'arrière avec des œufs qu'elle va vendre dans un village plus loin.
À 9h, on arrive aux ruines d'Umaccacha, similaires à celles d'Aropuna et d'Andamarca. On monte au sommet et, malgré que le site soit recouvert par les broussailles, on distingue les habitations en bas, la forteresse plus haut qui protège le marché, et l'esplanade de surveillance qui a du abriter une sorte de palais. Dans les remparts, des monticules de pierres sont construits et abritent des collections de crânes ennemis… Sympa! En tout cas, de futurs volontaires pourraient s'occuper de débroussailler tout ça.
Puis on reprend la route pour Sipia, le plus grand canyon du monde. Vers 11h, on quitte le 4x4 dans le vacarme assourdissant des vents hurlant dans la gorge et des machines de travaux publics à côté.
On prend le pont de singe valsant gaiement au-dessus du torrent, et on marche dans l'air imprégné des odeurs de figuier et de molle. Mauro sommes en avant, ce qui me permet de parler de découvrir la voix ordinaire de ce petit d'homme si timide d'habitude, ça fait plaisir!
Anecdote d'importance; notre chauffeur ne reconnaît plus trop le chemin et je sers de guide à quelques embranchements de piste! Unbelievable! En fait, quand c'est plus instinctif, l'orientation m'est moins étrangère que quand il faut réagir rationnellement.
Cam et moi arrivons devant cette cascade sublime, pleine de violence éclatée dans sa chute furieuse. Les gouttes suspendues dans les vents, les nuages mêlés aux arcs-en-ciel et les éclats d'une fumée d'écume rebondissent ensemble sur les pierres. Fureur rapide, presque mécanique, vrombissante. De loin, les autres me disent qu'ils avaient l'impression que j'allais tomber du caillou où j'étais!
Et encore, c'est moins impressionnant que pendant la saison des pluies, où le flot devenu boueux est trois plus important!! À cette saison, d'autres torrents dévalent du haut du canyon, et on en voit les sillons de terre sur les parois autour de nous, comme dans un vaste théâtre dont on serait de pâles gladiateurs.
Avec Cam, on chante "vent frais, vent du matin" et je n'arrive toujours pas à m'expliquer pourquoi, car il fait quand même super chaud en redescendant l'altitude! On réalise d'ailleurs que pendant trois semaines on a ainsi été protégé de la transpiration… Quand on peut pas trop se laver, c'est plus pratique!
À 13h30, on pique-nique au bord du torrent. Luz dit qu'"il ne faut pas mourir de faim", alors qu'on fait que de la voiture…! Encore fébrilement empreints de notre fête d'adieu la veille, on fredonne bucoliquement dans nos bouches assoupies… O-zon et numa numayé!! Comme c'est romantique!

À 14h30, on arrive à Cotahuasi. Ca fait moins de 900 habitants (apparemment beaucoup ont fui vers Arequipa à cause des exactions du Sentier Lumineux) , mais on a l'impression que c'est une grande ville! Surtout à l'auberge; on a un matelas, un vrai (haaa), la lumière (hooooo), l'eau courante (haaa), et l'eau CHAUDE (hhh!!!! souffle coupé!!) Sur l'enseigne en bois dans la rue, c'est même spécifiée "douches chaudes" tellement c'est exceptionnel!
Mais avant même de profiter des douches, on repart à Lucho, le lieu des… sources naturellement chaudes (brûlantes plutôt) qui descendent des montagnes, un peu comme dans le torrent de Chusakay mais en plus important et mieux aménagé. On doit quand même payer 5s d'essence pour y aller. Ca fait un peu plus d'un euro mais ça nous parapit cher sur le coup! Il y a trois bains; le moins cher et le plus chaud d'abord, en dernier un truc fermé et moins chaud, et en deuxième un bain en extérieur un peu moins chaud (enfin, plus de 50°C quand même!). On choisit celui-là et à peine un pied dedans, on se sent fondre sur place, tous les membres détendus puis liquéfiés dans l'eau brûlante… Ca fait du bien, mais trop longtemps on a même du mal à respirer et ça donne super soif! Et surtout, on avait peur de rendre l'eau noire de notre crasse! Enfin bon, on est seuls, on discutaille, on joue. Je ne sais pas pourquoi mais Mauro est bien plus rigolo et bavard; il dit qu'il faisait semblant de dormir tout à l'heure sur les genoux de Camille (alors que vus les mouvements de tête incontrôlés, ça ne devait pas être le cas!), affirme que le Pérou (ou Charcana) est le "plus" machin du pays, le "plus" truc du monde…
Puis en repartant, on croise les locaux d'AEDES, qui ressemblent à ceux d'une grande entreprise, mais pas vraiment d'une ONG pour le développement! Ca confirme la réticence qu'on éprouve de plus en plus pour cette ONG, faudra faire un mail d'explication et de revendications.

Puis on retourne à Tomepampa pour que les espagnols reprennent leur surplus de bagages à l'auberge. Pendant ce temps, j'observe des gamines qui jouent à la dînette sur un pas de porte, trop mimi! Notre 4x4 s'enfonce dans un caniveau creusé un peu large, et des hommes viennent tout de suite nous aider à remettre notre véhicule sur ses 4 pattes.
De nouveau à Cotahuasi vers 21h, on va manger un poulet frites avec des boissons super sucrées et chimiques. Ca change des pommes de terre et de la chicha! Il y a aussi des clips très niais qui passent dans une TV crasseuse, mais bon, ça paraît assez universel. Mauro mange une table plus loin avec son demi-frère de 17 ans –Jorge-, dont Luz n'est probablement pas la mère puisqu'elle ne lui adresse pas la parole et n'en a jamais parlé. Seul Fortunato nous a signifié qu'il avait eu une histoire avant Luz et nous parlait de son fils qui dessinait bien.
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