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Nom du blog :
peru06
Description du blog :
Histoire et images d'un périple latino-américain vécu de l'intérieur
Catégorie :
Blog Voyage
Date de création :
01.04.2007
Dernière mise à jour :
11.08.2008
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Experience d un mois au sein d une ONG dans le village de Charcana Cotahuasi

11 août, Contes courts concourant au concours (com

Posté le 05.08.2007 par peru06
LA LUCHA DEL AGUA (Edisson) Les peuples Aemaraes et Umaccacha, situés de chaque côté de la place principale, se sont affrontés pour la maîtrise du fleuve. La victoire des premiers explique l'orientation actuelle du courant.
PISCO PUQIO (les cinq sources) L'Inca venait régulièrement à Charcana avec ses soldats pour se servir de denrées. Un jour les charcaninos se rebellèrent et l'Inca détourna le cours de l'eau vers un endroit gardé. Un groupe de villageois s'y faufila et y fit trois trous. Pendant que les gardiens arrivaient vers les premières brèches, une jeune fille fit deux autres trous et s'enfuit.
SAINT SÉBASTIEN, protecteur de Charcana. (Janet) Le soldat espagnol Sebastien était envoyé en éclaireur à Charcana pour déceler une éventuelle résistance. Il n'y avait que femmes, enfants, vieillards et paysans fatigués, qui furent massacrés par l'armée espagnole. Sébastien se joignit alors aux villageois mais se fit capturer, attacher à un tronc et percer de flèches.+ 3 versions différentes.
TRISTE JOUR (Edisson) À la mort du père, seule la nature compatit à la douleur du fils; les gens ne comprennent pas alors que les arbres, les oiseaux et le paysage semble accompagner le jeune homme.
LA FORÊT DE SENTIMENTS (Luz) Les Sentiments jouent à cache-cache dans une forêt. À la Tristesse qui pleure de n'avoir pas trouvé où se cacher, l'Amour lui donne sa cachette puis se cache dans un rosier. En voulant sortir, il se blesse sur les épines et y reste coincé. Seule la Folie finit par le trouver et le sauver, et depuis, l'accompagne toujours.
LA POULET ET LE ROI(Rossendro) Un Roi devait de l'argent à un poulet. Celui-ci se mit donc en chemin et rencontra des abeilles, qui voulurent l'accompagner. Fatiguées, elles se réfugièrent ensuite sous ses ailes. Puis, le poulet rencontra un fleuve qui voulut aussi l'accompagner, et finit de même par se reposer sous son aile. Arrivé au palais, le poulet se fit capturer par les gardes royaux, le renard et le loup. Tandis que le Roi voulait le faire cuire, les abeilles sortirent pour piquer les gardes et le fleuve rattrapa le Roi en fuite et le noya. Le poulet récupéra son argent.
LA POULE ET L'OEUF(Maika) fut ainsi tuée par son maître, car elle était inutile. Pas très philosophique!
LE LION ET L'ÂNE (Graciel) Un lion avait faim et rencontra un âne, qui lui proposa pour se sauver de le porter de l'autre côté du fleuve, où paissaient des vaches. Mais au milieu de l'eau, l'âne se plaignit d'épines, partit et laissa le lion se noyer.
LE CANARD ET LE CHAT (Jorge) Un canard avait faim et rencontra un chat qui avait de la nourriture. Il mangea tout et le chat mourut de faim. Le canard, très triste, l'enterra et mourut d'avoir tant mangé.
LA POULE ET LE RENARD (Sara) Le renard (ici ridiculisé, à l'inverse de notre image de ruse) mangea l'unique œuf de la poule, qui, pour ne pas se faire tuer par le fermier, se laissa faire un autre œuf par le coq!
LE LAPIN ET LE RENARD(Lisette) Pour punir celui qui mangeait toutes ses carottes la nuit, une fermière posa un piège dans lequel se prit un lapin. Il proposa à un renard qui passait de prendre sa place, arguant que le piège servait à trouver un mari à la fille de la fermière. Le renard accepta, et, le lendemain, se fit tuer à coups de fer chauffé au rouge!! Charmant!
L'AIGLE ET LE RENARD (Joana et Cynthia) L'aigle voulut consoler le renard (triste du fait que tout le monde le détestait) en le portant sur ses ailes jusqu'à une fête dans le ciel. Le renard s'amusa et s'endormit. Quand il se réveilla, il était seul et coincé dans le ciel. Il essaya de descendre par la corde qu'avait laissée l'aigle, mais elle était trop courte. Un oiseau vint alors le déranger. Le renard l'insulta, et l'oiseau lui proposa de couper la corde, disant qu'il y avait un porc en-dessous pour le réceptionner. Le renard accepta, mais ce furent des fers chauffés au rouge qui furent en-dessous!! Comme c'est meugnon à cet âge là!
LES POUSSINS ET LE RENARD (Rosa) Une poule laissa ses poussins un instant, pendant lequel le renard se faufila et en mangea un. La poule revint alors, furieuse, et lui dit de la manger car elle était plus dodue que ses enfants. Le renard s'approcha et se fit piquer à mort par des abeilles cachées dans l'aile de la poule.

Et, comme à chaque fin de conte, "colori colorado, esto cuento se ha acabado"!



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12 août, peintures, voûte et offrandes

Posté le 06.08.2007 par peru06
Je fais un rêve dont la situation me laisse croire que j'ai déjà du le faire. On est un groupe de motards, on se fait flasher. L'un d'eux (moi?) rentre dans sa baraque isolée, tout en bois verni avec des peluches, et surprend sa femme en plein adultère. Il lui met un fameux coup de poing et va, je crois, frapper aussi l'amant. Puis retour sur un voyage en Espagne avec Anna sur le toit brinquebalant d'un camion. On a vue sur d'immenses immeubles (!) déserts, à l'architecture futuriste, baignés de la lumière rouge du soleil couchant. On le traverse en moto, à toute vitesse. J'ai peur qu'on se fasse de nouveau flasher, mais Anna s'en fout. Je lui dis alors "C'est le bac, quand même!", car je crois bien qu'on est en route pour le bac! Et on se fait effectivement choper par les flics après une course-poursuite, ils nous prennent nos passeports (on a des jeunes mecs aux cheveux blonds et bouclés en guise de petits copains), la télé est là pour je ne sais quel interview… ! Des mots en allemand me viennent, sans doute à cause du volley, auquel j'ai appris à jouer durant mon séjour en Allemagne. Camille rêve aussi du bac et de policiers, mais c'est moins drôle; durant le bac, réel cette fois, elle attendait que les policiers retrouvent le corps noyé de sa cousine Laure en Italie, alors que 4 jours plus tard elle devait achever sa thèse et revenir en France. Mais ils ont chaviré lors d'une promenade en bateau avec son ami, qui est parti chercher du secours … sans jamais la retrouver. Je me sens un peu pleurnicharde tout à coup, avec l'histoire de mon frangin dans le coma. Enfin, ça rime à rien de comparer.

En attendant que le soleil chauffe, il fait super froid! J'ai d'ailleurs la crève… donc aucune envie d'aller me laver les cheveux dans l'eau glacée! De toute manière, je me suis habituée à garder ma crasse, ça me sert de gel! lol.
En attendant -interminablement-les chevaux pour aller à l'arc de pierre à 4 000 mètres, on caresse Yoggi (toujours très câlin!), et je dessine le va-et-vient sur la place (ornée d'une grotesque sculpture d'ange!); des travailleurs avec leurs instruments, des chiens errants, une balayeuse maussade, une femme croulant sous le tas d'herbes qu'elle transporte dans son tissu aux couleurs délavées, les policiers qui ramassent les bourrés pour les mettre dans l'ancien monastère, des enfants jouant avec une vieille roue métallique (dont Eddy) en s'imaginant la foule de voitures depuis l'annonce de la construction de la route! (même si il n'y a guère que le combi de 11h du matin à passer!). On apprend que les numéros 3 inscrits sur les murs de la place sont les numéros des candidats d'une campagne électorale municipale!

Bien que nous soyons prêts dès 7h30-8h, les chevaux n'arrivent au complet qu'à 9h10. Ils sont nerveux à cause d'un énorme moustique, le seul ayant un dard qui puisse percer le cuir des chevaux. Le chien de Fortunato (Brandon) nous suit. On apprend encore une fois à reconnaître des plantes curatives telles que la Chinchircoma contre les maux d'estomac, la tanta à presser entre les mains afin d'obtenir une potion contre la toux et le froid, la cantuta, connue partout au Pérou pour son utilisation dans les rituels incas. Le chachacoma se sert aussi en mate contre la toux, le froid, les maux de tête, la nausée et les rhumatismes!
Nous arrivons, à 3 800 mètres, aux PEINTURES RUPESTRES de Huancarama; certaines datent de –800, et d'autres sont plus vieilles encore! Ces peintures, malgré des tentatives d'effacement, ne s'en vont pas avec l'eau; la matière est inconnue, il faudrait une étude. Les dessins commencent par représenter une fuite de personnes, un conflit; probablement la division des peuples gentiles, puis la division des incas avec les tiwanaku (leur symbole est présent). Puis il y a des représentations naturelles de la richesse de faune et de flore; le soleil, le scorpion, les fleurs de cantuta. Enfin, plus haut sur ce roc volcanique impressionnant, on déniche une caverne où s'amassent des dessins toujours plus "perfectionnés", selon le vocabulaire du guide; lamas, éléphant, dinosaure. Par terre, il y a la marque de feux, des gens passent devant ces trésors sans rien pouvoir modifier à leur abandon scientifique. De plus, les rocs s'effondrent, et avec eux ces trésors d'anthropologie préhistorique.
Je perds et cherche mon stylo, mais Fortunato le retrouve. Il s'intéresse à mes dessins, donc à mon stylo! Il me répète "muy veloz, muy veloz a dibujar como a montar" (montar pour monter à cheval). Ca me flatte, c'est égoïste mais ça fait toujours du bien par où ça passe! Et il faut dire qu'il ne mâche pas ses mots; quand on monte de nouveau sur nos chevaux, Fortunato répète à Mary "mucho peso", alors qu'elle n'est quand même pas "grosse". Enfin.
On monte jusqu'à une croix qui surplombe Charcana, non loin du cimetière en haut du village. On voit des cascades gelées au fur et à mesure qu'on grimpe. On croise des terres délimitées par de petits monticules de pierre, appartenant à un pasteur solitaire et avide de conversations. En conséquence, Fortunato veut passer très vite pour ne pas risquer de le croiser! Le sentier est creusé depuis très longtemps pour rejoindre les autres villages de la montagne après le canyon. Les Incas, eux, n'ont rien construit car ils sont passés sans vraiment envahir le Cotahuasi.

On déjeune sur le plateau de Ccaisampo, à 4 000 mètres d'altitude, au beau milieu des roches déchirées et des touffes d'herbe sèche. On aperçoit des lamas sauvages parcourant les caillasses ainsi que des silhouettes de condor volant entre les rocs escarpés et les vents siffleurs. Pour un peu, on se croirait au zoo, et on poserait à nos pieds; "homo dejeunatus". Enfin pas tout à fait, parce que le chien mange avec nous l'éternel riz/ frites.
Alors que je jongle avec des pierres, Cam dit "celle-là, elle peut tout faire!" Si seulement c'était vrai, je remonterais la température de quelques degrés pour commencer.

Puis on va voir le fameux ARC DE PIERRE naturel, Apuchaysampo, constitué par la géologie de nombreuses couches de sédiments. Le tout donne un pont de caillasses majestueuses s'élevant à plus de 10 mètres de haut, entouré de pics rocheux qui semblent de noirs gardiens au sommet de cette forteresse naturelle de Ccaysampo. C'est sûr qu'avec cette vue impressionante de grandeur et de beauté, on voit venir de loin. Faut pas faire le mariole, oh que non. En plus, chaque fois que les habitants de Charcana y vont (et ils sont peu nombreux à le faire, faute de temps), ils font une offrande au nom de la Pachamama, ce qui s'appelle le chapcho ; C'est un rituel que Fortunato prépare consciencieusement, de façon presque mystique. Il nous raconte en effet que selon la légende, ceux qui viennent ici sans faire d'offrandes se font emporter par une sorte d'ankou, le "paca con corgo". Il emplit donc une feuille de maïs avec des feuilles de coca, des grains de maïs et de la graisse de lama (transporteur privilégié de l'herbe et des âmes, il paraît que ça va bien ensemble selon Bob Marley). Une fois cette feuille remplie, chacun crache dessus et on la dépose sur les braises pour qu'elle se consume lentement. Si ça ne prend pas, gare à nos fesses, la Pachamama est mécontente. Quand la graisse de lama est atteinte par le feu et grésille, le guide prononce sa prière en souhaitant que tout aille bien pour nous. L'odeur et la chaleur embaument notre sommet de pierre escarpé, puis les cendres se dispersent peu à peu dans le vent silencieux. Les descentes de pierre et la vue sont impressionnantes de grandeur et de beauté. L'orage gronde. Fortunato reprend enfin figure humaine, l'offrande est acceptée. Je ne sais si il joue au folklore ou si il avait réellement peur.
On remarque non loin des traces d'animaux (des cabris?) qu'on a raté de peu, et Fortunato nous propose de monter sur l'arc pour tenter de les voir, et puis pour regarder la vue d'en haut. Les espagnols et le chien nous regardent monter avec des yeux comme deux ronds de flan, tremblants de peur. Noon, ils vont pas monter tout en haut quand même?? Et puis si, comme dit Fortunato, d'après son expérience, les français sont plus téméraires! On va pas faillir à notre réputation patriote, enfin! Le chien tente une avancée sur le chemin rocailleux en gémissant de peur, il hésite, avance une patte, la recule, recommence, aboie et se barre. Trop escarpé! Du haut de nos 15 mètres, on admire en silence la vue sur les hauts plateaux de 4500m d'altitude, c'est somptueux. Et, à ce moment, quelques flocons de neige tombent sur nous trois, en haut de l'arc! Alors qu'en cette saison, c'est très rare… Il n'en faut pas plus pour que nos esprits admiratifs fassent trempette dans des eaux troubles et mystiques, s'imaginant déjà l'élu qui sauvera le monde…
Puis on redescend sur terre (dans les deux sens du terme), et on reprend les chevaux pour aller vers la croix. Ils l'ont posée il y a quelques années avec des bouts de miroirs clouée dessus pour projeter le rayon solaire symbolisant l'espérance (ne rigolez pas), mais des petits malins ont piqué les miroirs pour se faire beau devant pendant que la croix n'est plus qu'un bois grisâtre plein de clous (là vous pouvez rigoler). Là-bas, on fait une autre offrande qui nous réchauffe (les mains, hein pas les cœurs, faut pas pousser!). Et croyez-moi croyez-moi pas, il se remet à neiger à ce moment! C'est que je vais commencer à croire en Dieu, dans ces conditions! Preuve de l'éminence de l'appel, cette fois, Mary et le chien Brandon montent avec nous près de la croix (faut dire aussi que c'est moins haut), mais pas Pedro (Mary l'appelle "Pera" en tant qu'ami catalan, Fortunato l'appelle "Peter" en tant que touriste donc anglais, et nous l'appelons Pedro en tant que volontaire espagnol. Compliqué, je sais). Du haut du rocher, on voit les ombres des nuages se portent sur les plateaux, on écoute le silence des rivières gelées, des murets.
Puis on fait demi-tour, et c'est bizarre, mon cheval avance beaucoup mieux, surtout au galop! Ca fait du bien de se souvenir qu'un cheval, ça fait pas que monter à 2 km/h, ça peut aller vite aussi…

Arrivés au village, je ramène mon cheval au galop à Domitila pour faire durer le plaisir. Enfin, c'est une expression, parce que j'ai mal aux cuisses et au bassin, j'ai les mollets irrités. Et ça fait du bien de marcher!
Les espagnols vont aussitôt sur internet ou appeler leur famille. En me promenant ensuite dans le village, des gamins m'interpellent; "Hola! Alors, tu me dessines?" Je croise Griselda qui me dit que je pourrais l'aider demain. Ensuite, on attend Luz sur la place pour savoir si on change de chambre, si on reste à Charcana, si on va vivre longtemps... Non, juste les deux premières questions. Quand elle arrive, suspennnnnse… youhou! On reste les 20 jours! On peut donc prendre notre temps, s'adapter au village et à son rythme lent de vieux et d'enfants (les jeunes vont à la ville; il n'y a d'ailleurs pas de couples en vue, ça doit se faire à l'extérieur!).
Au dîner, on blague sur l'amour des françaises avec les animaux de Charcana; une autre française, Nathalie, était folle d'un cheval nommé Walter, et moi j'ai tout de suite adoré la soupe de ce soir avec la langue de ma tête de mouton préféré! Mais je suis jalouse que d'autres y ait eu droit, c'est la langue de mon gnamoureux quand même!!
On va se couche,r encore hilares

13 août, ste Marguerite ou le martyr de la vache

Posté le 07.08.2007 par peru06
Je rêve de retrouvailles avec mes collègues à l'hospice, où j'ai travaillé un mois plus tôt, dans lequel je revois aussi ma meilleure amie de lycée… on va pas chercher à comprendre, si ce n'est peut-être qu'ils me manquent.

Ce matin est très nuageux, ce qui n'arrange pas l'irritation de mon nez et de ma gorge; cette fois c'est officiel, j'ai bien la crève! Camille me révèle d'autres problèmes avec son ex et sa meilleure amie, et j'ai l'impression que ça renforce notre amitié naissante. On tripe ensemble sur la chanson reprise dans Moulin rouge "there was a boy", je ne sais même plus pourquoi d'ailleurs, mais ça nous fait rire (on est un peu neuneu sur les bords!). Mary est encore au téléphone, ça doit lui coûter une fortune, surtout que ça coupe souvent donc il faut rappeler!
Domitila a plein de petits conseils et connaissances dont elle nous fait part. Et ma foi, jamais dicton n'aura été mieux appliqué que celui-ci; "ici, on mange plus qu'on ne travaille"! C'est ainsi qu'il est, paraît-il, vital qu'on goûte à la spécialité locale, à savoir le cochon d'Inde grillé (attention aux âmes sensibles!). On nous promet aussi qu'en avril, il est habituel de manger sucré, à savoir des patates douces et des fruits cuits avec de la cannelle! Pour l'instant, on doit croire sur parole et se contenter du sucre qu'il y a dans les éternels "matecitos". On goûte ainsi au mate de cèdre, qui a plus d'arôme (sincèrement je trouve ça dégueulasse) et est plus efficace que l'herbe amère contre les maux d'estomac. L'eucalyptus serait le plus indiqué contre la toux. Domitila nous raconte qu'elle a vécu à Arequipa, et que comme beaucoup dans le village, elle a de la famille à Lima au cas où elle veut partir. Mais elle est revenue à Charcana à cause de la maladie de son mari, Don Rufino. Cet ancien instituteur, aussi discret qu'adorable, est un peu une sorte de sage. Je me suis même demandé si c'était pas une sorte de curé, mais en fait non; le curé n'est pas un charcanino, il doit être mandé à l'avance de Cotahuasi quand on en a besoin (fêtes, mariages, baptêmes…). Ce qui fait que ce que l'église de Charcana présente le plus à ses fidèles, ce sont ses portes fermées et son mur fendillé. Ce village serait en effet le plus isolé du Pérou, selon ce que racontent non sans orgueil les charcaninos, toujours fiers d'être "le plus" quelque chose du pérou, d'Amérique latine ou du monde.
Pour mieux aider ce village "le plus" isolé du pays, on réécrit donc les contes pour en faire un inventaire propre. Comme il y a du soleil, on court vers l'ordinateur pour créer la boîte mail… ça rame, ça rame, il faut des minutes entières pour passer les étapes de la création. Et, au dernier stade de validation, les nuages ont raison de notre électricité solaire; ce sera pour une autre fois!
On a pour projet de tondre les moutons, traire les vaches, accrocher les rubans aux oreilles des lamas, égorger un cochon, et aider Griselda à cuisiner. En attendant que Luz nous y conduise, on apprend un peu de qechua avec les gamins encore là; paralincama; à demain, tuparacama; on se revoit.

Enfin, on se dirige vers la rue principale où il y a la FIESTA DE LA VACA, c'est à dire le marquage des vaches. Lorsqu'on arrive près de l'enclos de pierre d'où s'élèvent déjà cris et fumées, les premiers veaux sortent en beuglant, la gueule éclaboussée de sang et un grand trou rouge dans une oreille. En plus, essayez voir de percer une oreille avec un fer chauffé au rouge, vous verrez que ça peut facilement arracher tout le membre si ça bouge trop!
À l'intérieur, tout est mouillé par les excréments des vaches terrorisées. Les gens et y compris les enfants boivent jusqu'à être bien bourrés de la chicha très forte, un vin par ailleurs moins bon qu'à Chusakay (il pique plus) ainsi que de l'eau de vie de canne dont Luz se méfie. Une femme édentée ressemblant à une sorcière de contes pour enfants gémit un chant laconique en tapant continuellement sur un petit tambour. Les vaches se battent et s'affolent, beuglant de frayeur au milieu des odeurs de feu et de chair grillée.
Quelques hommes aux vêtements déchirés, maculés de boue et de merde, choisissent alors une vache. Un la saisit au lasso et d'autres l'attrapent par la queue. Alors qu'elle pisse de peur et beugle avec les yeux révulsés, ils la maintiennent pour lui lier les pattes et ainsi la faire tomber, lourdement, comme une tour qui s'écroule. En maintenant la queue entre les pattes arrières et la bouche entre les multiples mains caleuses, ils disposent sur son ventre les feuilles de coca. Alors une foule d'hommes et d'enfants accourt pour se servir au passage, puis celui au lasso place les feuilles dans la bouche baveuse de la vache, y verse encore du vin pour l'anesthésier et la bénir au nom de la Pachamama. Puis, toujours sur le rythme du tambour et des cris des hommes de main, un autre arrive avec le fer chauffé au rouge, tous se préparent, et il marque la vache dans l'élan d'un même cri et d'un jet de fumée; la blessure est aussitôt aspergée de chicha et de liqueur pour la désinfecter et la baptiser en même temps. C'est ainsi qu'ils nous demandent à chaque fois un nom, sont donc plus fantasques les uns que les autres; Catalina, Francesca, Ollanta, Toledo, Lolita, Alan, Bush... Puis ils refroidissent le fer dans le sol détrempé mêlé aux bouses, et ils ornent l'instrument de fleurs!! Peut-être que ça fait moins mal?! Après ils la relâchent, coupent un bout de la queue pour compter ensuite, ils crient tous très fort et le meneur tourne avec son lasso en fouettant ceux qui traînent, et ils reboivent. La fumée pique les yeux, ils ont tous la joue ronde d'un boule de coca. Entre deux vaches, l'un fait le tour de tout le monde pour qu'on souffle 3 fois sur l'offrande rituelle (feuilles de maïs, pain et de graisse de lama). Deux petits s'essaient au lasso, un s'emmêle dedans et tombe dans la bouse. Sympa l'apprentissage. L'un de ces hommes rudes vient timidement me voir pour demander comment on dit "amor" dans ma langue. Je veux lui répondre "niaiserie", mais quand il voit que je suis française, il me parle de Thierry Henry qui aurait un jeu trop perso... Un moment, tous se tournent vers moi car ils me grillent en train de dessiner… Oups! Salut! OK, je range!

Ensuite, alors qu'ils raccompagnent les vaches aux champs, Dani nous emmène jouer avec lui et son ami Guillermo nous rejoint. On joue d'abord aux billes avec de petites graines noires (quand on tape dans une autre direct, on dit "seco" ou "se lo come"). Puis on joue à la toupie avec des glands.
Puis on va jouer au volley sur la place en pariant une tournée de vin. Les flics remplissent leur principale activité du séjour à Charcana, à savoir arbitrer le match, bien assis sur leurs chaises. Ensuite, des enfants viennent pour la énième fois regarder mon carnet où ils se reconnaissent eux et leurs maisons de Chusakay. Ils demandent quand a lieu le concours de chansons. Gaida, qui est décidément la plus riche du village, nous offre des habas au goût d'amande qu'on croque en ayant chaque fois l'impression de se casser les dents!
Le soir, on va voir la TV marchant aussi à la batterie solaire; c'est l'événement, on a accumulé assez d'énergie. La petite salle sombre et terreuse est pleine à craquer devant le mini-poste en branle sur le bois. Les enfants sont vautrés par terre, les uns par-dessus les autres, et les adultes se tiennent debout dans le fond de la salle ou acculés devant la porte. Ca commence par "la captura del siglo", à savoir un film retraçant l'emprisonnement des chefs du sentier lumineux à travers les yeux de deux journalistes, l'un péruvien craignant les senderistes, l'autre américaine croyant à leur idéal. Mais, maheureusement, Luz insiste pour qu'on voit la vidéo d'un blaireau de limeno qui a filmé le défilé du 30 juillet. On se fait chier! Il y a des plans de paysages durant de longues minutes, en plus l'image est mauvaise et les commentaires niais au possible (il raconte sa life). Quand survient enfin un problème d'électricité qui coupe le film, je soupire si fort de soulagement que Mary et moi éclatons de rire sans plus pouvoir s'arrêter; on nous regarde comme des bêtes bizarres, et ça renforce notre fou rire.
Dehors, le soleil ne chauffe plus depuis longtemps et l'altitude nous témoigne sa présence; en clair, on crève de froid!! On court pour pouvoir rentrer dans notre chambre, c'est à dire à l'autre bout du village (qui monte, en plus). Une fois arrivées en avance, Camille et moi nous posons sur une marche de pierre et admirons le ciel tant étoilé. Nous rions toutes deux de découvrir une constellation en forme de cœur… Amour pour Charcana.

Pour le dîner, on a une soupe de fromage et de blé ainsi qu'un mate d'eucalyptus (dont on va directement chercher les feuilles dehors, sans même les laver). L'odeur me dégage déjà les sinus, il faut dire que c'est à la base de nombreux médicaments. On entend juste le silence et les crépitements du feu. On a des discussions politiques sur les assassinats barbares du Sentier Lumineux.
Comme on a froid, on rejoint Domitila sur les pierres recouvertes de mouton au coin du feu. Mmmmh… On se sent bien chez elle, comme à la maison de Griselda. On se sent intégrés, l'ambiance est délicieuse et elle est comme une mère discrète et bienveillante.
Puis on va inaugurer la sombre et froide (bien que confortable) chambre de Domitila, dont les murs sont entièrement couverts de diplômes encadrés (au nom de Don Rufino), de calendriers de Charcana, de photos du Christ ainsi que des éternelles offrandes (casseroles, laine de lama, bouteilles vides et pleines, cœurs, rosaires, crânes d'animaux).

13 août, fête = aussi alcool!

Posté le 07.08.2007 par peru06
Faut bien le dire; maîtriser une vache, c'est du boulot! Alors pour se donner du coeur au ventre, il y a tout ce qu'il faut; chicha très alcoolisée, vin de la vallée, eau de vie de canne... Et puis servir tout ça, c'est du boulot aussi, donc on s'en sert une rasade au passage!! C'est comme un vrai téléspectateur de match de foot, faut se mettre en tenue de sport et bouffer comme un sportif en regardant! (ou sans regarder, d'ailleurs)

14 août, culture et chanson (déjà + que 10 jours!)

Posté le 08.08.2007 par peru06
Quand je sors de la chambre pour rejoindre ce qui sert de toilettes, de l'autre côté de la ruelle, j'entends un grondement menaçant. Je m'arrête, essaie de distinguer quelque chose dans le noir… en vain. Je refais un pas et j'entends de nouveau ce grondement sourd dans la nuit. Help! En fait c'est le chien qui garde la maison, et il n'est pas encore habitué à mon odeur! Pour éviter de perdre une jambe, je me soulage donc à même la rue en crispant les mains sur mon pantalon et je rentre vite fait! Enfin, je ne suis pas beaucoup mieux à l'intérieur; j'ai une méchante grippe qui meurtrit ma gorge au point de m'empêcher de me rendormir, et de toute façon Camille ronfle.
Une fois que le jour pointe sous la porte, je sors donc discrètement, mon carnet dans une main et les chaussures dans l'autre, pendant que les vaillants volontaires continuent de ronfler. Alors que j'enfile mes patogas sur les marches extérieures, je croise et salue Don Rufino. Puis je me mets en marche vers le chemin de pierre qui borde la montagne et va vers les champs. Face au lever de soleil sur les montagnes, je m'assois sur une pierre en écoutant les oiseaux, regardant les lamas et sentant les fleurs. Un tout petit chien se promène, une fillette le suit et le prend dans ses bras à la manière d'un bébé. Comme c'est bucolique, hein? Les travailleurs des vignes de Chusakay arrivent avec leurs ânes à l'autre bout du chemin et ils s'arrêtent au loin pour discuter mi en espagnol, mi en qechua. Ils sont pile bien placés pour que je saisisse cet instant en quelques coups de crayon sur mon carnet. L'un d'eux repart vers les champs et les deux autres s'approchent de moi. Une fois à ma hauteur, ils me demandant ce que je fais, et ils sont très amusés des croquis, les regardent plusieurs fois, s'esclaffent et me tapent dans le dos (je manque de m'évanouir sous le choc). Ca fait bizarre de toujours remontrer tout ce carnet à chaque fois; je me rends encore plus compte que je n'ai aucune notion du temps qui passe ou est passé, à quel point le rythme ici est différent de celui qu'on s'est imposé le premier mois, tout comme la vision du monde. Une fois qu'ils sont passés, je repars moi aussi vers le village voir si les marmottes sont levées.

Pour le petit-déjeuner, on a une spécialité, le "sarco"; du maïs et de la cebada moulus avec de la cannelle et du sucre qu'on cuit; ça fait une sorte de pain grumeleux et bien calant, surtout que ça vient après le riz/frites habituel!!
On va faire un tour à l'école pour savoir si on peut y donner un coup de main (en anglais, ce que les profs ne parlent pas, en géo, en histoire ou en dessin). Les élèves ont officiellement un uniforme mais que seuls les plus riches s'offrent. Et puis c'est pas pratique pour jouer au volley. Les murs sont ornés de peintures des drapeaux d'Amérique latine (Argentine, Venezuela, Colombie…) et de décorations de la fête nationale du 28 juillet (petites banderoles aux couleurs du Pérou).
On rencontre le directeur (Ulrish) qui se montre très officiel avec nous et Fortunato (alors qu'il parlait avec ce dernier juste avant, mais bon). Ca prend quelques secondes pour dire qu'il est sur le fait qu'on intervienne dans les classes, puis il nous parle des fêtes typiques; nettoyage des eaux les 2-3 février, festival de la Qiwicha autour du 20 août (avec tous ses produits dérivés à Cotahuasi), le concours de graines (en trouver le plus de variétés différentes), un concours d'expériences (comme faire d'une herbe curative une pommade)). Pendant qu'il nous raconte ça, je le dessine discrètement, les autres croyant que je prends des notes. Mais à la sortie, Fortunato me demande si le dessin est réussi! OK, il m'a à l'œil.
Alors que sonne la cloche en métal, suspendue à son arbre, la récréation se termine mais on nous apporte quand même un bon lait chaud, épais et sucré, dans une vieille tasse de plastique sale. Ca ressemble à l'api; et même si je suis la seule dans ce cas, je trouve ça super bon!

On croise le sonneur de cloches (le simplet du village apparemment) en allant attendre devant l'église notre correspondante de l'ONG, Marcela, pour déjeuner avec elle. Le contact est agréable, même si on se plaint que le matériel n'arrive toujours pas et qu'on soit trop considérés comme des touristes. Elle nous dit que les autres sont moins bien (ce qui est faux, on le saura après) car leur accueil aurait été plus froid (les enfants les moqueraient de loin, leur criant "gringos!" pui s'en allant en courant). Marcela nous parle daussi aes choses typiques qu'elle connaît; le jeu des osselets avec des cailloux (les yakis), "la fiesta de la huahua (bébé)": en novembre, des pains en forme de bébés sont portés par les filles célibataires aux autres filles devenues mères (parceque 9 mois avant il y a le carnaval durant lequel se conçoivent les bébés!).
Dans le coin, il y a encore à voir la Laguna Joya, la senora piedra, la cataracta…
Ensuite, on va sur la place faire le point entre nous sur nos projets. On devrait aller mener les vaches, retourner la terre avec les chevaux pour semer les patates. On prépare aussi notre action à l'école, et les gamins qui ne sont plus aux champs nous regardent, mi-amusés mi-curieux. Ils croient qu'on parle qechua en Espagne, peut-être à cause de la marque! On prévoit encore de leur faire des crêpes et peut-être de chanter des chansons (mais je trouve que les espagnols et Camille chantent faux! Hum).
Sur la place, on croise une femme bourrée avec de l'alcool à lubrifier les machines, donc à plus de 90°. Au début ça nous fait rigoler de la voir danser en titubant, nous prendre par les épaules en nous appelant "mes frères". Mais avec le temps, on s'aperçoit qu'ils sont plusieurs que les flics mettent à cuver dans le couvent, ça fait de la peine. D'ailleurs, les gens en ont honte et ne rigolent pas.

On commence le concours de chansons avec pas mal d'enfants qu'on n'avait pas vu au concours de contes; ça nous fait plaisir. Camille et moi chantons "Raphaël" de Carla Bruni pour entamer, et les espagnols une chanson sur le soleil.
Ils sont timides mais commencent par les chansons chauvines (pour son pays comme ES MI PERU, sa région, son district, sa province, son village…) vantant toutes les richesses et mérites d'un territoire. Ensuite, plus consternantes et plus nombreuses, les fameuses chansons à l'eau de rose exprimant la souffrance et l'alcoolisation des maux d'amour, dont celle qu'on a entendue chanter par la gamine de Cotahuasi, PORQUE TE VAS (Yo quiero que tu me digas porque te vas, (bis x 2). Si encontras un amor en tu vida, dimelo, cuentame, para no llorar, para no sufrir (version Camille; yo creo que tu me dices porque te vas (bis x 2) para no sofrar, para no llorir)
Et puis, un groupe de filles se concertent entre elles. L'une, crasseuse et sauvage, apporte timidement sa flûte, je saurai plus tard qu'elle s'appelle Johanna. Et comme par magie, elles chantent en qechua sur un air andin, de leur voix claire et juste. Ces si belles paroles qu'on ne comprend pas résonnent dans la nuit cristalline, transportées entre les gerbes d'étoiles. On se croit dans un paradis perdu, une sorte d'instant sacré. Et c'est super beau, notamment la chanson SUMILI.
Après ça, le reste semble un peu vain. Et évidemment, ils veulent tous chanter quand il fait noir et froid et qu'on commence à se dire qu'on voudrait rentrer. Mais voyant notre état, c'est eux qui décident de clôre le concours en nous chantant très gentiment une chanson sur nous, que nous sommes des "frères" et que si on a de la peine, qu'on regarde les étoiles pour penser à Charcana. On retient.

On va prendre une soupe, puis regarder "Dinosaures" à la télé, faut croire qu'il y a encore de l'énergie à revendre. Camille va se coucher plus tôt, mais on ne tarde pas derrière elle car l'énergie s'épuise évidemment avant la fin du film. En sortant, c'est dingue comme on a froid! Et comme les espagnols ne courent pas vite et que je n'ai pas de lumière pour aller en avant, je cours sur place en faisant l'imbécile. Je les fais bien rire, les espagnols et les gamins qui prennent le même chemin, mais je perds mon crayon! Pas grave, je le retrouverai demain pour la 3° fois.
Une fois dans la chambre, je mets du temps à me réchauffer mais très peu à m'endormir, c'est le principal.

15 août, bosque de Chanchauro et c'est tout

Posté le 08.08.2007 par peru06
Je fais des rêves vraiment bizarres; je suis un mec, je cherche un boulot dans une espèce d'entreprise de nuit (genre "Bienvenue à Gattaca" avec plafond-vitre). J'y rencontre Marilyn, une collègue de mon job d'été qui a été virée par ses collègues car elle a négligé un visiteur prétentieux. Elle m'arrange donc un entretien pour un boulot de flic, mieux payé et plus sûr car elle m'aime bien. Seulement, je me retrouve dans une espèce d'arrière salle sombre, tout juste délaissée par les femmes de ménage, avec mon patron qui un néo-nazi. Je ne dis rien et attends qu'il sorte pour essayer de m'enfuir. Mais toutes les barrières se ferment devant moi et je réussis à passer dans le dernier interstice à chaque fois, à la Indiana Jones, sauf la dernière qui est la porte de la maison d'un flic. Il m'y découvre, me tabasse et me jette en prison (!). Puis je m'évade avec un compère par une gouttière d'un immeuble, mais une fois arrivés sur le trottoir, un groupe de policiers est là et fait feu. On meurt, mais je suis satisfaite de mourir pour mes principes. Puis rewind, deuxième fin; on descend la gouttière, mais on va vers une autre rue où on prend discrètement une femme en otage, on va dans une confiserie de luxe pour fuir les flics et là, le pain d'épice est à 300 euros pièce, alors de colère, on sort les armes et on bouffe tout!! Quelle digne fin!
Je me réveille sur ces aventures nocturnes avec "petite blonde du boulevard brune" dans la tête, va savoir pourquoi. Va savoir pourquoi aussi, je suis soudain saisie d'une crainte irrationnelle de revivre à Rennes, alors que le Pérou me donne envie de tout y reconstruire. Enfin. Ma tête est un peu comme le ciel, très nuageux et parcouru de grondements bizarres, comme un champ enfumé où rôdent d'étranges bêtes.

On a un peti-déj copieux mais délicieux, malgré qu'on en renverse la moitié sur la table par maladresse et que mes mains puent le chien à force de l'avoir caressé!
On attend une heure durant le départ pour le bosque de Chanchauro, assis sur les peaux de moutons jetées sur les pierres de la cour de Luz et Fortunato.

Sur le chemin, on croise l'Ajopuna avec sa plantation d'eucalyptus et sa grande table naturelle de pierre où, au retour du défilé du 30 juin (fête de la San Sebastian), les hommes ayant achevé le nettoyage des canalisations viennent manger ce que les femmes ont cuisiné.
Tandis que les espagnols traînent avec Luz, Fortunato nous explique, à Camille et à moi, que l'herbe de haute altitude, la chochoka, rend les animaux qui la mangent fous, dépendants et drogués jusqu'à en mourir. Une sorte de "crack" pour animaux, en somme! C'est fou, ça, tout est dans la nature!
On croise ensuite le très vieux moulin de pierre. Le mois dernier, il pouvait encore moudre le blé à la force de l'eau de la cascade, mais il a été brûlé sans doute par un ennemi du proprio. On note que ce serait un projet pour les volontaires d'AEDES que de le restaurer. Il y aurait aussi un projet de construction d'un mirador d'observation pour les nombreux oiseaux dans cette zone.
On va s'altérer près d'une petite chute en buvant l'eau du torrent (on découvre ensuite les bouses qui s'y baignent un peu plus haut… on n'as pas eu de problèmes pour autant). Camille me transmet son intérêt pour toutes ces jolies pierres colorées (elle tient ça de son grand-père), et nous voilà deux à alourdir nos poches. Fortunato récupère quelques pierres plates pour faire les sols, il nous propose du lait de chèvre, paraît-il bon pour les poumons.. Il attrape aussi une mosca (qui pique le cuir des animaux mais pas les pantalons), lui enlève je ne sais quelle partie du corps et elle ne peut plus voler, il s'en amuse, ça fait comme un hélicoptère. Jeu d'enfant cruel qui dépasse les frontières. Luz veut absolument vider un très vieil appareil photo en plastique et à manivelle...! Elle dit qu'après elle s'en débarassera, parce que c'est un truc chinois, et selon elle "tout ce qui est chinois ça vaut rien". On croise de loin un vieux berger, qui, paraît-il, vit seul avec ses moutons et parle grossièrement.
À 3800 mètres, il y a l'endroit où on va faire le chuno, méthode inca (il faut 3 nuits pour enlever tout le liquide des pommes de terre, et après ça se conserve longtemps puis mange avec du fromage). On récupère des feuilles de salvia, qui se sert en mate contre la toux et le froid. Arrivés dans la forêt, il pleut et on se protège sous les branches basses en attendant que Fortunato coupe du bois mort à la machette (pour alimenter le feu de cuisine).
C'est une féérie des sens; entre deux allées et venues où on charge le bois sur l'âne, on suce le nectar au goût de miel des fleurs rouges, on sent l'odeur de la terre mouillée, on entend le bruit du torrent et la forêt vert sombre est parsemée de plantes jaunes, violettes, oranges et rouges.

Puis, sur le chemin du retour, Camille et moi parlons de la philosophie du pet! Il faut que ça sorte et ça soulage les spasmes! Je porte une illia pour me réchauffer et porter les affaires, et ça me donne une vague couleur locale!
Au retour, on a froid dans nos vêtements mouillés et on est fatigués de cette marche. Mais on est contents de la journée! Un bon repas chez Domitila reste le bienvenu, et c'est un vrai moment de partage et de discussion qui dure, pendant lequel on a de véritables crises de rire! Surtout quand je fais peur à Mary en imitant le cochon d'Inde avec ma main sur sa jambe et en faisant "ouï"! Ca marche à chaque fois!

16 août, bancs d'école et tâches de peinture

Posté le 09.08.2007 par peru06
Je fais encore une fois des rêves bizarres… mais je ne m'en souviens plus.
Dès 6h du matin résonnent les appels téléphoniques incompréhensibles de Gaida. Je me lève alors pour admirer, à travers la trouée de ciel, le lever de soleil coloré sur les nuages devenant roses, jaunes, gris, bleus.
Je croise encore Don Rufino, tapant cérémonieusement sur une vieille machine à écrire avec des poules lui passant entre les jambes. Le petit Dani et un copain me disent bonjour en revenant des champs avec des herbes sur le dos, ayant juste le temps de se laver avant d'aller à l'école.
Pour le petit déjeuner, on a du lait entier sucré (ça change) … un plat de spaghettis à la sauce tomate chez Griselda, où tout le monde sauf moi se cogne la tête dans la poutre de ses portes basses. Griselda coiffe sa fille avant l'école sur fond de montagnes magnifiques et au milieu des cochons d'Inde, c'est presque irréel!Elle nous dit à quel point cette école est importante pour elle, qui veut que sa fille fasse des études, voyage. Tous son argent, selon elle, est destiné à ça. Discours relativement classique mais toujours touchant surtout dans le contexte, même si elle cherche pas à nous arracher des larmes.

Puis on va sur le chemin de l'école, après une dizaine d'années d'absentéisme. Chemin qui change par contres des rues de la de mon enfance bourg; ici, la rue est une piste et les maisons au loin sont des monts enneigés et précipices immenses! Les gamins en retard courent avec leurs livres sous le bras à l'appel des cloches. Ils se mettent à la queue leu leu par classe, toussent, jouent discrètement et époussètent leurs vêtements pour dire Buenos Dias aux professeurs (jeunes et habillés en survêtements!).
Puis on se répartit les cours; Pedro et moi allons au cours de dessin et de maths. Je fais le premier, Pedro le deuxième (je dessine la classe pendant les équations). On entre donc dans cette salle décrépie au sol de terre et aux murs fendus. Les vitres sont cassées, les tables peu nombreuses. Quand un élève s'assoit, la chaise plie et se casse!
Une fois les présentations faites, je fais travailler les visages, les expressions (peur, surprise, ennui, sommeil, colère, rire, pleurs), les différentes formes (de nez, de bouche, d'yeux), les silhouettes (debout, assis, jogging, danse, fatigué, cerf-volant). En plus je suis artificiellement flattée et mes piètres compétences font figure de génie, car le prof de dessin ne sait pas dessiner. Quand je le fais venir pour qu'il donne l'exemple, son trait est plus maladroit que les enfants!
Cette ignorance se retrouve dans d'autres matières; à la récré, mary et Camille nous racontent leurs cours de géographie; les élèves ne connaissent ni les croissants, ni le Big Ben, ni un mot d'anglais. La prof de géo est tout aussi incapable en anglais et croit juste savoir que les beatles sont français! Comme pour toute récré, on a notre tasse de lait chaud et épais qu'on vient chercher à la marmite, accompagnée de gâteaux gouvernementaux bien chimiques (orange fluo! Faut avoir faim!). Je dois montrer mon carnet du début jusqu'à la fin au moinsune dizaine de fois aux curieux. Certains élèves courageux continuent leur cours d'éducation au travail (broderie, couture, cuisine). On recroise dans la cour le craintif de Chusakay, sans savoir dans quelle classe il est.
Puis on monte dans une classe en ruines perchée sur deux pylônes de béton, sans fenêtre et comme seule porte un trou béant dans le mur pourri. On y donne une sorte de cours d'éducation civique ("tutoria") avec des élèves plus attentifs car plus âgés (il y a en moyenne 2 ou 3 ans de différence entre les élèves d'une classe). On présente ainsi dans un tableau les problèmes des jeunes en Europe et à Charcana; Dans les deux, les études sont dures, d'où un problème d'école buissonnière, et il y a une forte différence public/privé. Mais en Europe, il y a une discrimination religieuse et linguistique à cause de l'immigration, alors qu'à Charcana c'est surtout le manque de matériel, de formation des professeurs e t d'études supérieures (travail dans les champs prime) qui importe. Mais ils ont quand même l'avantage d'un meilleur climat et d'une bonne santé ainsi que de beaux paysages, de petits effectifs, une connaissance sur la nature, une mixité d'âges qui stimule. Les solutions seraient des subventions d'État, des dons et moins d'impôts, un accès au savoir et à internet. Ils croient en l'avenir de l'agriculture en pouvant l'exporter, mais ils admirent beaucoup la ville, la connaissance et rêvent de l'Europe tout en sachant combien sont compliqués les problèmes de l'immigration.
Par contre, gros débat, ils sont tous pro-Bush et pro-peine de mort pour tous les violeurs! Un choc médiatique a mis en évidence tous les viols pour orienter le faux-débat sur la loi punissant de mort automatique tous les violeurs. On discute cela en disant que personne n'a le droit de décider de donner officiellement la mort à quelqu'un, surtout pas au nom de la justice! Ils disent que la prison est l'université de la délinquance et qu'il n'y a pas assez d'argent.
Pendant que je dessine la classe, Edisson nous dessine Pedro et moi. J'ai l'impression que ça devient une sorte de jeu de pouvoir qui pourrait vouloir dire "moi aussi, je peux emprisonner l'image des gens".
À la fin de ce cours, on fait un foot avec vue sur les névés du mont Solimana, sur un terrain encore plus grand que le premier jour. En clair: on crache plus nos poumons qu'un fumeur accro à ses 3 paquets par jour depuis 40 ans. Pedro est enchanté en tant que passionné du ballon rond, mais il admet que c'est moins fatiguant à la télé. Et oui.

À 14h30 c'est la fin des cours. Après avoir déjeuné, on va chercher le matos arrivé hier soir pour peindre les panneaux de signalisation. Enchantés de pouvoir remplir une de nos missions principales après avoir passé plus de la moitié du séjour ici, on s'y attaque avec entrain. Je commence par dessiner au crayon les symboles du site et les lettres, puis on peint de nos doigts (faute de pinceau potable) avec de la peinture à l'huile d'extérieure, soit rouge soit verte. On est l'attraction de l'après-midi auprès des enfants rentrant des champs!
Arrivés au dernier des 5 tableaux, on a un doute quant à ce qu'on doit y mettre. On va donc voir Luz dans sa sympathique maisonnette pour demander son avis, et elle s'exclame de surprise; elle pensait que, depuis toutes ces heures, on ne travaillait que sur UN tableau! Rythme péruvien, ça c'est sûr. Elle est tellement surprise qu'elle sous-entend qu'il faudrait tout refaire pour mettre des symboles administratrifs spécifiques, selon ce qu'avait dit une autre volontaire… Un peu dépités, on laisse tomber pour le moment, de toute façon la nuit va tomber.

On retourne chez Domitila remplir les fiches d'AEDES sur ce qu'il faut améliorer dans les sites touristiques qu'on a vus. Pour signer, on met "San Pedro et Cie", parce que c'est toujours à Pedro qu'est confiée la clé de notre chambre!
Domitila est triste qu'on ne loge plus chez elle, et nous aussi. Pedro l'appelle "tia", et effectivement ça lui va bien. Elle nous raconte que les papillons de nuit porteraient des messages cachés, et je trouve ça beau. Mais pour que plusieurs puissent expérimenter et tirer un revenu de l'hébergement, ça roule.
On va donc chez Griselda prendre un matecito, et elle est bien plus aimable qu'au début! On rit avec Mary et sa peur des cuys, on parle de tout et de rien, du "cafe cortado" de barcelone (avec la moitié de lait) jusqu'au dernier match de foot. Qu'on se sent bien!

17 août, école, web et anniversaire

Posté le 09.08.2007 par peru06
Je fais des rêves plus désagréables; je visite le Louvre au Pérou, et puis je retourne en France pour une journée seulement; je dois reprendre l'avion à 4h du matin depuis un collège paumé où j'ai passé mon bac! Ma mère m'accompagne à contre-cœur, on se perd, c'est l'horreur. J'espère me réveiller pour être sûre que je suis bien au Pérou, rien ne me paraît moins sûr! Encore moins gai, je rêve qu'une gynéco de Saint Malo (que je voyais à cause d'un mal de ventre) me dit que je suis enceinte mais qu'en fait mon bébé est mort comprimé dans mes spasmes parce que je faisais trop de karaté tout en me privant de manger (souvenir d'une anorexie d'il y a quelques années). Camille me dira d'ailleurs que je me suis relevée en pleine nuit en lui disant "Mais qu'est-ce que t'as sur le ventre? Et par terre, c'est quoi?" Comme ça, je dirais que je parlais du fœtus mort. Est-ce une sorte de prise distance pour mieux résoudre ces réminiscences? En tout cas, c'est d'un glauque! Ca accompagne d'ailleurs le retour d'une peur du vide de la France et de Rennes. Les voyages forment la jeunesse, me direz-vous, c'est vrai que ça bouscule!
D'un tout autre registre qui me sort de ces idées noires, je crois entendre des "cuys" juste à côté de Mary! Ca me ferait rigoler qu'elle les entende, mais elle dort, mince! J'aimerais bien la réveiller! Je saurai après qu'ils sont bien à côté, mais séparés d'un mur, dans l'arrière-cour de Domitila.

Cette fois, si je me lève tôt, c'est pour laver à l'eau glacée mes doigts amoureusement recouverts de peinture à l'huile collée aux poils du chien! Il faut dire que Yoggi gémit de plaisir quand on le caresse, il ne doit pas en avoir souvent, c'est craquant! Je vois, une fois de plus, Don Rufino, puis Magdalena dans leur cour. Je croise aussi le mari de Griselda qui travaille le champ de Domitila, devant sa maison. Un enfant que je ne connais pas passe devant moi me demande "alors, tu dessines?"!
Une lumière splendide commence à baigner les pics rocheux de Ccaysampo, et les coqs hurlent quand le soleil se lève dans le ciel clair. C'est bien, ça va pouvoir chauffer et on aura une chance de créer enfin cette messagerie sur internet sans être coupé!
On va manger chez Brigida (notre logeuse de Chusakay), qui se montre plus aimable qu'avant mais moins fiable que Griselda et surtout moins douce que Domitila. Sa petite maison est mignonne, comme une petite cour bleue sicilienne ou les trous dans les murs font office d'armoire à rangement (pour des chiffons, chapeaux, fouets, frondes…). La radio à piles diffuse de la musique huayno dans les murs sans toits où du linge pend aux échelles. Les poules à moitié plumées courent sur le sol, et on voit les os de leurs ailes, leurs tendons et cous décharnés.
Pour le petit-déj, on a du pain et du beurre maison, incroyable! On l'a mangé jusqu'à la dernière miette, même si il n'est pas bon, ça fait quand même du bien. Mais après elle nous sert de la carabasse chauffée au feu avec du lait à l'intérieur. Ca n'a pas l'air si terrible, mais en fait c'est immondissimo! Heurk!

Quand on arrive à l'école, on remarque qu'ils ont les stylos gagnés aux concours. Nous sommes de nouveau au cours de dessin, mais le professeur (peut-être vexé hier) veut finir un autre travail, et on fait les potiches, s'efforçant de ne pas insister. En fait de "finir", ils "commencent" à peindre les couleurs primaires (un seul a de l'argent donc il fournit le matériel pour tous). Moi, je les dessine.
En anglais, on leur enseigne le salut (good morning…), les couleurs en montrant les vêtements, les nombres, et surtout notre chanson culte toute droit sortie de réminiscences primaires et qui sera réclamée par la suite; "HEAD, SHOULDERS, KNEES AND TOES, knees and toes, (bis) eyes and ears and mouth and nose, head, shoulders knees and toes, knees and toes"!
Puis on va faire des maths dehors parce que les salles de classe sont sombres et trop froides pour la concentration. On pose donc un tableau dans l'herbe en le faisant tenir avec des branches, et Mary fait la leçon pendant que des gamins jouent derrière le tableau. C'est chaud de ne pas se faire repérer à dessiner! Dès que je sors mon carnet, quelques uns s'exclament à voix basse "esta dibujando, esta dibujandome!). Je trouve ces élèves moins agréables que ceux qu'on a eu jusqu'à présent; ils appellent les espagnols les "conquérants" et, quand je leur apprends un peu de dessin, ils s'étonnent que Mary et Pedro ne sachent pas dessiner Pizarro, l'envahisseur espagnol du Pérou. Les espagnols sont ainsi vite stigmatisés à l'école; envahisseur économique sans vergogne, Pizarro est aussi dépeint comme un être représentatif mais rustre et bêta, c'est l'"éleveur de cochon". Petite revanche sur des siècles de colonialisme, c'est de bonne guerre…
On leur apprend quelques mots de français et "frère Jacques", puis quelques mots d'anglais et "Head, shoulders knees and toes". Quelque fois ils parlent qechua, sans doute pour jouer, nous signifier qu'ils ont quelque chose de plus que nous… Dans ce cas, on parle français, et l'astuce marche bien; on reparle tous espagnol! Alors que je reprête mon carnet encore et encore, certains veulent me l'acheter! L'un d'eux insiste, d'ailleurs! Malgré que j'argumente que ça n'a aucune valeur pour lui alors que ça en a pour moi, qu'il ne comprend pas ce que j'ai écrit et que mes dessins sont brouillons, qu'il n'y a qu'une petite partie sur Charcana, il répond inlassablement "À combien tu veux?"! Alors la parlementation la plus efficace consiste en répéter "non, je ne le vends pas".

On retourne ensuite chez Brigida, qui ne nous attendait pas de sitôt. Elle nous le reproche, d'ailleurs, car le déjeuner n'est pas prêt. Peu importe. On croise Henry, le craintif de Chusakay, qui travaille en fait pour Brigida avec un statut plus ou moins d'"adopté". Pour patienter, on suit alors jusqu'à l'estanque (étang-réservoir d'eau) sa fille Nery, qui revient de Lima où elle a travaillé comme dentiste-assistante grâce à la cousine de Domitila. Elle n'aime pas Charcana mais vient aider sa mère. Elle n'a que 17 ans, alors qu'elle paraît si lucide! Enfin, pas quand elle met à fond sa musique huayno aux relents de casserole chinoise, dont elle dit que les meilleurs auteurs péruviens sont à Ayacucho. Et bah c'est pas triste, si ça se trouve c'était mieux quand ils faisaient leur révolution, au moins ça faisait illusion (cf le Sentier Lumineux basée à Ayacucho). Puis Nery se colle invariablement à mon carnet pour tenter de reconnaître les gens.
Chez elle, il y a la grand-mère de 90 ans qui végète sur sa chaise, à côté d'un seau pestilentiel rempli d'épluchures… Au secours, on veut nous empoisonner! En fait, ce seau est pour les cochons, et nous on a un déjeuner typique de Charcana; soupe popata (lait, patates, fromage, œuf), cœur de yucca (arbre au goût de patate) avec du cochon d'Inde (bon mais spécial) et de la gélatine (premier dessert! Mais dégueulasse), plus quelques verres de vin de sa cave (on veut se prendre une cuite le dernier jour!). On la soupçonne de compenser son manque de gentillesse par un bourrage d'estomac…

Ensuite on retourne au front informatique, et on remporte la victoire haut la main! La boîte mail de Charcana est enfin créée! Pour consolider cette avancée, on dessine sur de vieux panneaux de papier les indications à retenir pour utiliser la messagerie. On tente de le clouer dans le mur friable et poussiéreux, et on fait le point sur les personnes à "initier". Des jeunes, de préférence. On est satisfait, Luz aussi.
Elle essaie ensuite de nous trouver des illias pas chères auprès de celles qui en tissent, mais elles n'ont aucune idée du prix! Après un marchandage très énergique, ça baisse de moitié en moins de deux! Elle en profite pour dire le mal qu'elle pense de Brigida, qui arnaque même les amis (ça on s'en doutait), et aussi du mal de Griselda qui serait égoïste et que Luz avait du mal à supporter au début, et enfin d'Edisson, qui serait réservé et sans amis. Il va d'ailleurs avoir 15 ans, mais Fortunato travaille toujours aux champs et il n'y a pas d'argent pour lui faire la fête qu'il faudrait. De fait, cet âge est ici un cap à célébrer dignement avec toute la famille, les amis même adultes… même si pour les garçons c'est plus les 18 ans, ben oui ils sont moins mûrs! On fête ça normalement avec de la "diana" (lait, coco et mani à macérer). Je ne sais pas si c'est une perche pour qu'on donne de l'argent, mais on décide simplement de faire un petit cadeau à Edisson; on retourne dans notre chambre pour rassembler une balle que j'ai dans mes réserves de cadeaux, des gâteaux des espagnols, et une carte où on signe tous et où je le dessine avec un ballon de foot.

Pendant le dîner, Nery nous pose plein de questions un peu naïves, comme Magdalena, puis elle nous lit des poèmes. La nuit est claire et les étoiles se prêtent au charme de la scène, mais en fait ça fait assez niais, surtout quand c'est entrecoupé de nos toux et crachats grippés et qu'on entend au loin les chansons d'Elvis Presley diffusées sur la place par Franklin, le secrétaire de la municipalité!
Ensuite on retourne vers la télé, où Mary voudrait rester. Mais on part assez tôt pour aller déposer notre cadeau, comme des pères noël, près des murs de pierres couverts de paille qui servent de chambre à Edisson et son frère. N'en déplaise aux espagnols, je préfère ça, qu'on n'ait pas à le confronter et qu'il se sente gêné, obligé de nous dire merci. Quand on revient, on n'est pas très à l'aise; les chiens de garde sont aux abois et quelques bouteilles de pochtrons volent dans l'air. Mais en cette heure grave, je m'impressionne moi-même; j'ai un peu de sens de l'orientation! Je suis devenue la guide dans la nuit noire! Je dois vraiment être fatiguée pour perdre mes habitudes désastreuses d'orientation…!

18 août, école et déjeuners champêtres

Posté le 10.08.2007 par peru06
Je fais peu de rêves, si ce n'est de reconstruire ma vie à Rennes en réaccrochant des tentures péruviennes, c'est un début! J'ai une toux énorme et douloureuse, je crois que la pluie à Chanchauro a empiré le tout.
Au lever de soleil, je croise comme à mon habitude Don Rufino, il parle qechua avec une autre paysanne. Une fois réveillés, Domitila (alors que ce n'est plus à elle de nous nourrir), veut absolument nous faire goûter son maïs pelado destiné aux travailleurs, même quand on lui dit qu'on doit aller petit-déjeuner chez Brigida! En entendant ma toux, elle a préparé un mate d'eucalyptus citronné, et elle me donne même un deuxième citron pour le petit-déj chez Brigida! Elle est vraiment trop adorable, je l'adore.

Sur le chemin, on voit un bébé trop mignon au visage fascinant. Il me fait un peu penser à ma petite sœur Éloïse, quand elle était petite.Moins poétique, l'enfant joue près du cadavre d'un chien crevé…!
Quand on arrive à l'école, Edisson joue avec la balle qu'on lui a offerte. On le salue de loin, avant la prière déclamée avant la classe. Beaucoup d'élèves du primaire nous demandent si on ne peut pas leur faire cours, à eux aussi! On verra, ça peut être rigolo…
On commence par un cours d'anglais, et c'est trop bien! Pendant deux heures, on leur apprend (aux élèves comme au prof) à se présenter, à compter, l'âge, le verbe to be, notre fameux hymne"head, shoulders, knees and toes". Mais Camille dit "obejas" au lieu d'"orejas" pour l'anglais, c'est embêtant! (moutons au lieu d'oreilles) Elle dit aussi "cortados" pour les lèvres, parce que Mary lui avait dit qu'elle avait les "lavios cortados"! Ca aussi, ça restera dans les mémoires!

On peaufine ensuite le poster d'utilisation de l'adresse e-mail du village, et on veut l'apprendre à Nery. Gaida rechigne un peu mais laisse faire. On lui montre donc toutes les étapes depuis l'allumage de l'ordinateur jusqu'à envoyer et consulter des messages. Elle reste assise, les yeux un peu dans le vague, acquiesçant vaguement quand on insiste pour savoir si elle a tout compris et retenu. Et une fois qu'on a fini notre manège, elle va direct sur son adresse MSN pour chatter gratuitement, sur notre compte, sans payer à Gaida!! C'est bien la fille de sa mère, celle-là! La salope!

Puis on attend, pour changer, en caressant Yoggi parce qu'on est gâteux devant lui et en parlant politique; Pedro dit qu'Aznar est en fait d'extrême-droite, il parle de l'Opus dei.
Enfin on se met en route pour aller dans les champs avec Domitila, car les paysans travaillent dans son champ aujourd'hui; on apporte donc les 20kgs de nourriture à bout de bras pendant une 1/2heure de marche dans la montagne sous un soleil de plomb... Tu m'étonnes qu'ils bouffent autant, quand on fait ce genre d'effort quotidiennement! Une femme accompagnant Domitila a son bébé sur le dos (littéralement, hein, dans le tissu coloré).
Quand on arrive, on voit une scène d'autrefois ou d'ailleurs, je ne sais pas; Les hommes en jogging et chemise labourent avec deux bœufs, rattachés par les cornes avec un bout de bois, ou avec un âne. L'un fouette, crie voire guide l'animal par les cornes ou la queue, l'autre appuie le socle en bois sur la terre. Les femmes nous servent une chicha sucrée dans un gobelet en plastique noir de crasse (aussi dégueulasse que la chicha normale), pendant que la rude grand-mère au visage émacié s'attendrit devant le bébé balbutiant… C'est adorable!
Camille a perdu son carnet en route, et les deux femmes s'inquiètent drôlement pour elle, discutent d'où il peut être. L'une va chercher et le retrouve. Elles sont si gentilles! On se demande ce qu'on fait pour mériter cette attention.
À 15h30, c'est la pause-déjeuner; et Domitila nous sert donc un deuxième repas, qui plus est un repas pour travailleurs constitué de yucca et de riz! Moi, je n'en peux plus. Pendant que tous les travailleurs sont accroupis sous l'ombre du champ en terrasse, on est assis face aux montagnes. Avec Camille, on parle du passé et du futur, de politique. Et on en conclut, sur le chemin du retour (vers16h30-17h), qu'on voudrait être bergères! Après sciences-po, ça le fait, non??

J'ai toujours la toux et la migraine. Domitila me prépare un autre mate d'eucalyptus et me dit de venir près du feu. Elle utilise un grand tube de métal pour soufflet sur les braises. Elle nous vend de l'artisanat très bon marché fait par sa fille qu'elle nous dit être légèrement handicapée ("malade de la tête"; elle a 30 ans alors qu'elle en paraît 17!). Sur la place, il y a la musique "Tell me more", qu'on chante alors au milieu de la piste terreuse…

19 août, traire les vaches et "tuyo tuyo"

Posté le 10.08.2007 par peru06
Je fais encore des rêves bizarres mais pas l'impression n'est pas si désagréable (mais le sujet, si!); avec semble-t-il d'autres compères, on est retenus dans un camp de rééducation en Chine, à l'intérieur d'une sorte de d'hôpital avec des perfusions et des fiches politiques (!). Le commandant, à cheval et binoclard, trouve mon compromettant carnet de croquis, et me le pique. Après plusieurs tentatives, je m'évade en me dissimulant dans la boue sous un camion, et une course-poursuite s'engage. Puis zapping, rêve suivant, je suis dans un supermarché de la gare de Rennes, un magazine dans mon caddie, et le couple devant moi offre des chocolats au caissier, qui nous propose en retour un café, et on trinque! Va comprendre ça!
C'est peut-être que la grippe provoque des délires; j'ai des migraines, des nausées et des spasmes qui m'empêchent de dormir pendant 2- 3 heures cette nuit.
Une fois qu'on se lève pour aller petit-déjeuner chez Luz, Domitila me demande si ça va mieux depuis son mate d'eucalyptus citronné. "Euuuuh oui oui, c'est vrai que c'est peut-être un peu moins pire. Un tout petit peu mais si si!". Elle me conseille alors de demander un mate d'eucalyptus à Luz, comme je ne mange plus chez elle. Quel amour! Luz n'a pas d'eucalyptus mais de l'alta misa pour ma toux. Mais surtout (la toux n'altère pas la gourmandise) elle nous sert une avena, sorte de bouillie de lait et d'avoine sucrée, un peu comme l'api mais en moins acide… que c'est bon!

Ensuite on va avec Nery aux champs pour y conduire les moutons et en ramener du lait fraîchement sorti des pis. Sur le chemin, aussi plat et lisse qu'une tablette de crunch en pente, on entend ce silence à peine brisé par des chuchotis, ce vent léger, le murmure d'un torrent lointain et un sifflement dans les montagnes. Ouaaah.
Arrivés aux champs, on y lâche les moutons et on se poste en demi-cercle autour de l'entrée de l'enclos pendant que Nery va chercher les veaux. On les guide donc pour ne pas qu'ils se carapatent, puis on les conduit auprès des vaches. Il paraît que parfois, les veaux sont enlevés à leur mère pour avoir plus de lait de celle-ci. Seulement, nourrir les veaux au biberon les fait bien souvent mourir, et Luz nous dira être révoltée par ces pratiques. Mais là maintenant, pour traire, on attache"juste" les veaux aux pattes de leurs mères; ils stimulent quand même la venue du lait, mais ils restent hors de portée des pis. On place ensuite le seau de plastique dégueulasse sous la bébête et on trait le lait qui sort tout chaud. Ca donne des crampes aux mains à force! En plus j'ai des bouffées de chaleur. Caramba! J'me sens faible. J'ai des suées et le tournis…
On remonte tout, en attendant Mary bien sûr (j'ai déjà parlé de ses performances sportives!), et Nery qui veut porter seule le vieux bidon d'essence rempli des 10 litres de lait.
Le type qui était méchamment bourré à Chusakay travaille dans son champ quand il nous aperçoit, et nous invite alors à venir chez lui pour boire une chicha. Mais bon, on n'aime pas la chicha, il parle surtout qechua, on a pas grand-chose à se dire et Luz nous attend. Le raisonnement est un peu primaire, mais vite conclu.
Sur le chemin, Camille et moi offrons à Domitila des cartes postales françaises par reconnaissance de sa gentillesse.

Chez Luz, on mange une soupe à la qinua et à la citrouille. Le repas est trop bon et pas trop lourd (ça change de l'autre sorcière de Brigida!) et ça nous permet de savourer en dessert … tadaaaaam! des FRUITS achetés (chers) à un paysan revenant de la vallée! La "chirimoya" à la consistance de lait libère un goût d'ananas et de mangue. La "lucuma", orange et dure, est moins bonne, plus cotonneuse et amère.
On parle cinéma. Puis Luz nous reparle d'Edisson, elle l'a envoyé à Lima parce qu'il était nul à l'école, mais qu'aujourd'hui il était solitaire et n'était pas fier d'être en uniforme ou de porter le drapeau pendant la fête nationale(!). Ca l'inquiète, car elle ne se met pas à sa place. On essaye de lui dire tout le bien qu'on pense de lui, qu'il est débrouillard, habile, curieux, intelligent, mûr. Il est juste différent, et on partage pleinement plusieurs de ses opinions et comportements, notamment sur le patriotisme! Et puis, il n'est pas non complètement isolé, il s'amuse toute la journée.
Puis on va dans la cour sous les magnifiques fleurs tumbo faire "tuyo tuyo", c'est à dire "faire les loques" en qechua, mais de manière affectueuse, comme souvent apparemment dans cette langue!
Luz me convainc de prendre des médocs, parce que mon état s'empire vraiment; je prend mes antibio et Pedro me passera ses ibuprofènes. En échange, je lui passe déjà de la crème antibrûlure pour ses coups de soleil, auxquels ma peau a d'ailleurs du s'habituer car je ne la protège pas et elle est nickel!
Puis on lit des revues achetées depuis des années sur la province de la Union (où nous nous trouvons, vous l'aurez compris). Peuplée considérablement à partir du XIV°siècle, ce territoire s'est d'abord uni en tant que confédération agricole puis union minière (or et argent pour les incas puis les espagnols). Après la guerre d'indépendance qui comptait de nombreux résistants au Cotahuasi, un décret de 1835 a officiellement créé la Union, la province du Pérou actuellement la plus malnutrie, la moins scolarisée, la plus analphabète et la plus pauvre.. J'apprends encore que le nom de Charcana aurait 2 origines possibles; du qechua "chacay"(altitude) ou "characeana"(bruit des avalanches) ou encore de l'aemarae "charccana"(ancienne lueur; névé).

Puis on part avec Edisson, qui comble une de mes questions sans réponse; les troncs d'arbres peints en blanc dans les villes servent en fait à décompter les arbres à traiter du fait d'une sorte de termite. Enfin! Avant que je ne lui demande "quel sens a la vie?", on arrive chez Gaida. Oui, on ne part pas avec lui pour qu'il réponde à mes questions existentielles, mais bien pour lui montrer comment utiliser la messagerie internet qu'on a créée. Une fois la leçon faite, on envoie un mail à Marcela (notre correspondante de l'ONG), qui répond presque aussitôt, hystérique de joie!
Gaida rabroue notre bonne conscience quand on apprend qu'elle demande 3 soles par heure, c'est énorme! Dans toutes les villes du Pérou, on trouvait la connexion pour 3 fois moins minimum! En plus, les gens ici sont particulièrement désargentés alors qu'elle même est la plus riche du village; elle possède le plus grand nombre de bêtes, l'unique petite boutique avec un téléphone et un ordinateur dont elle ne sait pas se servir (elle dit elle même qu'elle n'y voit rien!).

On va ensuite, Camille et moi, déposer nos affaires dans la chambre sans clé de chez la "vieille sorcière" (à savoir Brigida). On s'imagine bien qu'elle fouille nos sacs en notre absence, voire qu'elle nous pique de l'argent. Et puis si sa courette est mignonne, les gens dedans le sont moins. Sa fille Nery qui est quand même spé, son fils handicapé qui nous regarde bizarrement, ses poules à moitié plumées… Quand on dépose nos sacs, un vieux pervers discute avec elle, nous disant qu'il est célibataire et qu'il cherche une jolie femme (il est embarrassé quand Brigida corrige: pas "célibataire", "veuf"!!). Et quand il sait d'où on vient, il dit vouloir aller en France, là où il y a de jolies filles… Et tout en parlant, il nous observe de la tête aux pieds, nous scrute sans pudeur comme de la marchandise, ce gros porc! Avant de commettre un irréparable coup de poing dans sa grosse gueule d'obsédé, on s'en va sans un mot de plus.
Sur le chemin, je croise de nouveaux flics et puis encore des gamins que je ne connais pas et qui m'appellent par mon nom… Ah la célébrité!!
En attendant le dîner, on prend un mate avec Edisson et Luz (Fortunato est encore à Chusakay pour régler des problèmes de voisinage). Ils nous content l'histoire des peuples de Nazca, qui enserraient la tête des bébés élus (ils ont tout gagné!) avec des planches pour faire grandir leur tête à la verticale. Ca change des petits pieds à la chinoise et de l'anorexie à l'occidentale, même si c'est tout aussi barbare! Ils nous parlent aussi de la légende des chaskis messagers du Pachapapa. Puis on dîne et, pour le dessert, on a une mazzamora morada, cette épaisse boisson chaude de farine de maïs rouge et sucrée avec de l'orange, comme à La Paz. Que c'est bon!
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