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peru06
Description du blog :
Histoire et images d'un périple latino-américain vécu de l'intérieur
Catégorie :
Blog Voyage
Date de création :
01.04.2007
Dernière mise à jour :
23.08.2007
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De La Paz a Arequipa en passant par Arica ca jette mais c est court

30 juillet, marchés de la Paz

Posté le 07.07.2007 par peru06
Je fais plusieurs rêves où je rends visite à une personne que je connais (le président de mon club de Karaté, mes grands-parents paternels qui m’attendent à la gare Montparnasse (où je vois défiler gravement les Robins des bois devant des journalistes !! j’ai du fumer !) puis cette personne m’agace à un tel point que je m’engueule puis prend la fuite à toutes jambes, je cours, cours à travers les rues, fuyant les soucis. Et puis je rencontre mon frère handicapé pas loin de chez moi, sur le chemin du lycée, alors que je fais le tour par la campagne pour ne rencontrer personne. Il ne me reconnaît pas, mais on fait connaissance comme si on devenait amis.
Puis je me réveille dans la chambre de Freddy. Ouf, que d’aventures ! Anna dort, je fais le tour de la pièce personnalisée d’une drôle de façon ; il y a plein de peluches Walt Disney, de bouteilles d'alcool non ouvertes et de bouteilles d'eau vides (!), de babioles, de sable, de bouquins ésotériques, de posters de pin-up (pub pour de la bière, de la peinture), de fiches de vocabulaire français et portugais…
Puis je sors sur la terrasse en béton armé où sèche du linge et où piaillent des loros, perroquets de la jungle bolivienne. J’y observe la rue à travers les masses de fils électriques, ses marchés sales et fouillis mettant en place leurs montagnes de fruits étranges. Les klaxons et sifflets rythment les discussions des gens.
On prend un petit déjeuner de chocolat chaud et d'un morceau de pain. Puis on sort déambuler dans les marchés immenses (en cachant nos appareils photos sur le conseil de Freddy), avec de multiples "papas" colorées et de toutes formes, d'énormes courges, des grenadines savoureuses. Puis on s’éloigne pour monter voir un panorama de la ville. Freddy, bien qu’habitué, n'est pas très sportif dans les montées! On peut voir comme une carte la ville s’étendre des immeubles d’affaire au centre jusqu’aux bidonvilles en haut des monts. On voit aussi au loin la vallée de la lune, magique même à distance, et Freddy nous conte son périple là-bas.
Puis on va prendre une glace tout en regardant les marchés de céréales bio, les bracelets vendus par des péruviens, voire des européens. L'un de ces vendeurs aborde Anna, lui tient la jambe une bonne heure puis, voyant Freddy et moi s’impatienter, lui passe un bracelet à trois nœuds, qui voudraient dire "amour, chance et…" je ne sais plus!!

Pendant qu'Anna veut absolument visiter le musée de la Coca, Freddy me fait la visite guidée du marché aux sorcières. Il y a toutes sortes de crapauds séchés (symbolisant la chance), des fœtus de lama (symbolisant le passage vers l'au-delà, pour cette raison autrefois sacrifiés), qu'on met avec de la laine de lama et des offrandes diverses (herbe de coca, cigarettes, argent, alcool, sucreries spéciales, dessin de ce qu'on souhaite (une maison par exemple), des amulettes (hibou: sagesse, condor: voyage, poisson: santé, amoureux (avec une mèche de cheveux)). On met le tout sur une sorte de passoire surmontant un feu. Si ça fume, la Pachamama (Déesse-mère de la terre représentée entourée de l'ennemi et l'ami, avec le pachahuahua (bébé) derrière, qui a des yeux partout) a accepté l'offrande. Cette offrande est assez exceptionnelle, et il n’y a pas que le barbecue pour la faire ; on peut simplement laisser une cigarette se consumer dans la bouche d'une statue de grenouille (sapo). Une bouteille d'huile avec des amulettes et des fleurs spéciales sert aussi de porte-bonheur, au même titre que le fer à cheval. Le chachapuma représente la force de l'homme, le pachapapa est le dieu des montagnes, les chaskis ses messagers. Il y a aussi des masques funéraires colorés arborant les trois niveaux principaux; ciel, terre et sous-terrain. Ca doit être dans le désordre, mais c’est ce que j’ai retenu ! Et à noter aussi, mais c’est banal, que tous ces jolis objets sont cinq fois plus chers pour les touristes!

En guise de goûter, on retourne à la maison pour manger une soupe avec du pain… et je me brûle encore avec le piment! On fait ensuite des "artesanias" avec des pinces, des graines en guise de perles (qu’on a acheté un peu plus tôt sur le marché), du fil de fer, une perceuse… C’est une activité de secours pour Freddy ; ça se vend bien.
On découvre que « Freddy » est son pseudo sur internet, mais que chez lui sa mère l'appelle Marcelo! C’est vrai que sa chambre est typiquement occidentale, mais en même temps les "babioles" que j'avais vues partout sont en fait des offrandes à la Pachamama. Il est très croyant, fier d'être bolivien et d'habiter à la Paz. Il nous montre les photos de ses voyages en Bolivie puis charge les miennes sur un CD et fait défiler celles d'Anna... On a du mal à réaliser tout ce qu’on a fait, ça paraît éphémère !
On a un bon dîner de viande rouge, yucca frit, crudités, banane... Comme au resto, surtout qu’on ne mange que nous trois dans la salle à manger; la mère, la sœur et l’amie qui nous ont concocté ça mangent dans la cuisine! On se demande si c’est un traitement pour amis ou pour occidentaux, et on est un peu gênées…
Malgré la saveur de ce plat, Anna a une folle envie de chocolat, et moi j'ai encore faim! Je vais m'acheter des crackers et elle un biscuit au chocolat au lait. Ca fait du bien !
Puis, on joue aux dés dans la chambre de Freddy avec ma musique MP3 en fond; Anna déteste les Wriggles, trouve Renaud assez ridicule, mais on tripe sur "le vent l'emportera" de Noir désir, et sur Kusturica dans une moindre mesure. On rigole de ce qu'Anna répète "un poquitito" et enchaîne l'un à la suite de l'autre "si" et "no" sur le même thème!
Enfin on se couche, et je trouve mon sac de couchage incroyablement confortable tant je suis fatiguée.



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30 juillet, marché aux fruits

Posté le 07.07.2007 par peru06
La première vue en sortant sur la terrasse en béton de notre hôte, c'est cet amoncellement de fruits dès 5h du matin, les discussions, les klaxons et les sifflets, le grincement des quelques charrettes. Et en sortant, on voit ce genre de marché s'étaler dans une bonne partie de la ville avec différentes spécialités (légumes, objets volés, ...!)

31 juillet, La Paz encore

Posté le 07.07.2007 par peru06
Je fais peu de rêves, la nuit est paisible. Du coup, le matin, je réfléchis. À force de parler mystique avec Anna et de découvrir ces traditions ésotériques partagées par toutes les couches de la société bolivienne, j'en viens à discerner peut-être un espèce de sens à la vie; un sens qu'on ne saisit pas, au-delà de nos apports matériels, une contribution à un équilibre inconnu. Du coup, on peut se demander quel sens a cette vie matérielle (études, politique…). Mais c'est sans doute un des nombreux aspects de cet inconnu, dont on peut se servir pour un dessein plus large et spirituel. À travers ces réflexions, je réorganise ma vie en France; participer à une association de commerce équitable, faire plus de croquis, travailler à Complétudes, accueillir des gens d’Hospitality club, faire de l'Aïkido… Sans vouloir imiter Anna, que j'apprécie tant et qui paraît si forte, ça relance une de ces envies que j'avais perdues un temps.
On va voir la ville. Les klaxons et les voix de radio résonnent comme un appel du minaret! On se pose sur la place principale où les cireurs masqués font leur œuvre (on ne comprend même pas qu’on accepte de se faire cirer les pompes), des musiciens font un petit concert, les vendeurs de glaces font résonner leurs petits klaxons, les pigeons sont aussi chiants qu’à Venise, un argentin vend toutes sortes de babioles inutiles accrochées partout sur son vélo…
Puis le pragmatisme reprend le dessus ; on se dirige vers la banque, car Anna n’arrive pas à retirer au guichet automatique. L’attente interminable commence ; au début on attend debout avec notre ticket, puis on va s’asseoir dans une autre salle sur des chaises en plastique, et enfin on arrive dans la dernière pièce où on attend au moins deux heures. Alors que nous commençons littéralement à imprimer nos reliefs dans les fauteuils, on observe que tous les employés semblent faire autre chose sur leur ordinateur; regarder leurs mails, naviguer sur un site gore avec des photos d'enfants défigurés, faire une réussite…! Trois heures plus tard, après avoir été envoyés de bureaux en guichets et une rapide confrontation visuelle avec le dernier employé censé nous servir, on sort enfin avec de l'argent en liquide.
Une fois sortis de la banque, on se réimprègne de cette ambiance particulière ; de nombreuses coccinelles (les voitures, hein) et de véritables dinosaures citadins dévalent les rues crasseuses sous leur toit de fils électriques, je veux parler de ces gros bus verts pomme avec écrit en grosses lettres de couleur "Dios es amor"… Plus prosaïquement, la résonance des gros molards ou cette gamine qui baisse son pantalon en pleine rue pour uriner devant tout le monde, me tirent de ma rêverie.
Pendant qu'Anna va au cybercafé, je lis son journal "la Republica", parlant des moyens de pression du pouvoir, des guerres civiles à l'horizon… Intéressant, ça paraît assez révolutionnaire comme journal. Plus qu’au Pérou, en tout cas.
On va déjeuner en achetant à une ambulante une "saltena" (sorte de fourré au poulet avec des légumes et du cumin), un empanada (pain et fromage) et un dessert. On regarde la scène de la vie quotidienne et on parle des nombreux couples qui se "léchouillent" sans complexe, contrairement aux amoureux qui se bécotent sur les bancs publics sous le regard oblique des honnêtes passants européens.
Puis, après la pause digestive, on fait l'inverse d'hier; Anna va au "mercado de las brujas" pendant que je visite le musée de la coca… envahi par les français! Il n'y a plus de guide écrit, mais l’espagnol me reste plus compréhensible que l’anglais !

La coca est d'abord utilisée comme médecine (diagnostic, anesthésiant) à partir de son huile qui remplace l'alcool sous les préincas. Traditionnellement, c'est un rite pour après le travail ou pour une célébration religieuse, une offrande et une communication avec la Pachamama. L'usage de la coca a notamment été initié par les Incas à partir de Cuzco. En Afrique, elle ne s'est pas mastiquée mais a été aussi utilisée pour la médecine.
C'est un signe de résistance (notamment au mal des montagnes) et de créativité des peuples qui l'ont mastiquée comme une boule dans leur joue, en extirpant le jus pour l’avaler puis recrachant la boule noircie. Ces civilisations étaient dans les Andes et autour du lac Titicaca (connues pour leurs conquêtes et inventions marines (Tiwanaku), leurs céramiques et leur génie agricole…)
Pendant l'esclavage des incas dans les mines, c'était leur substitut à toute nourriture, et ils étaient productifs ainsi (ce qui a conduit l'Inquisition à vite annuler son interdiction). Des études en montrent en effet les qualités nutritionnelles, les avantages sur la respiration, la tolérance, (mais pas forcément l'efficacité), le travail, l'absence d'embolie, les sucres…
Au XIX°, le commerce en était légal et plus fructueux encore que l'or et l'argent du fait de son utilisation par les transnationales (vin français Mariani vanté par Léon XIII, Coca-Cola (sans coca depuis 2000)).
Il fut interdit en 1905, alors que la coca peut être un substitutif à la cocaïne et au crack (produits occidentaux), qui n'ont eux aucune des propriétés bénéfiques de la coca tant elles sont recoupées chimiquement, juste pour l'effet rapide, à force d'en vouloir plus.
En 1950, l'ONU la définit comme cause de la pauvreté des pays producteurs. Des conventions rendent plus sévères les dispositions internationales. Mais depuis la prévention "no a las drogas", la consommation a été multipliée par cinq!
La guerre de la coca depuis 1950 a fait beaucoup de morts. Pourtant, de l'Occident vient le plus important du narcotrafic; les banques qui blanchissent et les entreprises chimiques qui produisent (Amoniaque, Acide, Oxyde, Kérosène… après qu'on ait obtenu des feuilles andines de la pâte de coca de la jungle). La police locale mal payée ne réussit guère qu'à coincer des gamins de neuf ans, d'anciens mineurs et des paysans qui n'ont que ça pour survivre.

Au musée textile et de l'artisanat d'à côté, j'achète un pull coloré en laine de mouton à cinq euros, avec des petits bouts de bois qui piquent, ainsi qu'une écharpe. Ce pull sera ma figure de proue péruvienne !
Après avoir oublié mon code PIN, je finis par me faire bouffer ma carte dans un guichet dont la banque est fermée… Il faut attendre 9h demain matin, alors qu’on veut partir pour le Chili après-demain et je n’ai presque plus d’argent pour payer le billet ! En attendant, je demande mon code par mail aux parents. À mon tour d'être stressée par ma carte bancaire!
On va dîner dans une sorte de grand restaurant populaire couvert, séparé de toiles entre lesquelles branlent des tables étroites. On y a de la soupe, du riz, de la macédoine, de la viande et de la mayo pour 3 bol, soit environ 25 centimes d'euros ! Ca fait presque honte… Pour 3 euros, on n’aurait même pas ça…
On voudrait voir le « concert pour la démocratie » qui s'installe sur une place, avec ses panneaux et ses musiciens traditionnels. Mais après avoir vu un marché d'artisanat, Freddy est fatigué et veut rentrer. On n’insiste pas, on ne va quand même pas forcer notre hôte !

1 août, dernier jour à La Paz

Posté le 07.07.2007 par peru06
Je fais des cauchemars horribles et continuels de perte des travellers chèques. De 3h30 à 5h, je cherche à faire le moins de bruit possible en fouillant mon sac, prise par l'angoisse de ne plus du tout avoir d’argent… Je m'oblige à attendre le lendemain pour chercher, mais c'est horrible, je fouille, je ne peux pas dormir. Et en plus, j'ai faim !
À 6h30, après avoir retrouvé deux de mes quatre chèques, je vais voir l'aube qui se lève pour me détendre. La Paz s’éveille… J’observe les gamins qui descendent du lit à travers les fenêtres encrassées, les mères qui s'enveloppent de tissus avant de revêtir leurs éternelles robes, gilets et chapeaux. Les marchés émergent, on jette les fruits pourris dans le caniveau, écarte les bâches, étale les bananes. Les klaxons portatifs des vendeurs de café sonnent de manière incongrue.
Je descends pour avoir la réponse mail de mes parents, mais les cybercafés sont tous fermés, au secours! Je n'aurai pas le code pin de ma carte… Quand je rentre dans la chambre, je félicite la chance d’avoir un popa prévoyant qui m'a envoyé le code sur mon portable.
Anna est malade et a envie de vomir; Freddy et moi partons donc à la banque sans elle pour récupérer ma carte… On attend, évidemment. A l’accueil on me dit qu’il faut attendre tel employé qui peut retirer ma carte de la machine. Mais cet employé est peut-être en congé aujourd’hui. En fait, on ne sait pas où il est. Veuillez attendre, on vous préviendra. Oui d’accord OK bien sûr, je ne vous casserai la gueule que tout à l’heure alors… L’employé continue sans aucun complexe ses jeux par ordinateur. Puis je vois passer un employé en bras de chemise qui se dirige vers la saloperie de machine qui a avalé ma carte… Je le suis intensément du regard, il y va, il y reste un moment… et en sort une carte ! Je veux bondir de ma chaise mais je m’arrête au dernier moment ; il peut y avoir erreur, faut pas forcer les choses… Je le suis encore plus du regard quand il repart vers SON bureau avec MA carte, limite si mes yeux ne lui courent pas après. Et puis plus rien. Quelques minutes après, il revient, me la donne sans même me demander un justificatif, le code, une adresse… Bon bah on va pas insister, a tchao bonsoir ! C’est donc avec joie que je demande à retirer de l’argent au guichet (je ne veux pas retenter le distributeur !), mais il faut aller dans la banque d’à côté…Bon OK, c’est pas grave, on a le temps maintenant… J’arrive à une banque qui me dit qu’il faut aller dans encore une autre, qu’on finit par trouver, et là on nous ballade d’étage en étage jusqu’à trouver LA personne qui me dit d’accord, passez moi votre carte… Enfin… Je la lui donne, elle la met dans sa machine en demandant combien je veux, puis me la rend ;
« Désolée madame, votre banque refuse la transaction ». J’ai du devenir blanche, verte, rouge… Mais mon visage arc-en-ciel n’a pas pu défigurer la petite inscription sur l’ordinateur. Et oui, ces cons du crédit patate ne veulent pas que je survive au Pérou, ce n’est pas possible.
Enfin si ; je cours alors, désespérée, dans un bureau de change pour utiliser mes travellers chèques. Je suis persuadée qu’il va y avoir un problème, çane paraît plus possible que ça se passe bien… L'employée me dévisage suspicieusement, me demande de signer sur un brouillon pour comparer, une pièce d’identité, prend du temps pour demander à sa collègue de venir me jauger pour voir si c’est ressemblant… Pitié j’ai tué personne ! Et puis finalement mais ça marche! Ca marche! Elle me donne à contre-cœur les billets et le reçu. Je pousse jusqu’à lui demander des billets de moindre valeur, ce qu’elle fait, et quand je lui demande encore plus petits (je me fais plaisir, je me sens puissante, c’est con), elle se fait un plaisir de me refuser. Elle ne répond pas à mon au revoir, Ok à jamais pétasse !
Quand on rentre à la maison, vainqueurs épuisés, Anna est toujours malade et est aux petits soins de la famille. On ressort quand même pour manger des "saltenas" au poulet, où je ne loupe pas l’occasion de m'arracher la gueule au piment une fois de plus! Je me fais à chaque fois avoir !
À 13h, on va voir le musée des instruments… génial! Avec des guitares étranges sur carapace de tatou, de tortue et autres bestioles étranges. Des flûtes sur des tibias, des bâtons de pluie en graines, des saxos en assemblages de bois anguleux, des ébauches de guitare, des violons collés dos à dos et des guitares à cinq manches! Des sifflets par le pénis ou les tétons, des harpes naturelles… Et dehors, un panneau solaire qui sert à chauffer le riz, une amulette sur le toit pour éloigner les démons... Très pittoresque et on se sent enchantés !
Enfin, pour ma part, parcequ’il y a un autre enchantement dans l’air ; Freddy doit avoir le coup de foudre ; il est super collant avec Anna, et j'ai l'impression de les déranger. Quand il m’adresse la parole, je sursaute ; tiens, il sait que j’existe lui ? Enfin, Anna me demande de rester proche d’elle, parcequ’elle en a marre aussi, ça flatte un temps mais après c’est lourd ! On entre dans une petite rue colorée et bien tenue, on voit que c’est le lieu touristique du coin (même si il n’y a pas de touristes !). Mais les musées sont fermés, ou alors pas à notre goût.
On goûte à 5h avec un chocolat chaud, du pain et des mandarines. On jongle, fait des artesanias et aussi un grand nettoyage de sac; j'en vide la moitié, que je laisse à Freddy (et surtout pas mal de médocs pour sa mère médecin). Qu’est-ce qu’on se charge de trucs inutiles, c’est affolant ! Anna retrouve par ailleurs sa carte d'entrée sur le territoire péruvien, à cause de laquelle elle avait du payer et ainsi failli frapper le garde-frontière bolivien! Je l’entends encore dire « mais je suis sûre que je l’ai pas eue, je m’en souviendrais, c’est important ! je vais pas payer pour un truc qu’on m’a pas donné ! »
Comme août est le mois de la Pachamama, on doit laisser les parents faire leur offrande pendant qu'on se prépare de quoi dîner (cela dit, j’ai quand même l’impression d’avoir entendu la télé après un court laps de temps !). On mange du radis noir (l’ajipa, au goût de petits pois crus), et on sort les doudounes par-dessus toutes les pelures possibles qu'on a sorties du sac pour les mettre sur nous, tellement on a froid sans chauffage à 4 000 mètres d’altitude. On se couche tôt pour partir tôt demain avec le bus en route pour le Chili. Freddy est triste, moi ça me fait du bien de passer à autre chose (pas pour la ville, ça je veux y retourner !).

1 août, politique

Posté le 07.07.2007 par peru06
On voit cette inscription partout, des rochers en plein désert jusqu'aux nombreux taudis de la Paz... Même si d'autre graffitis ne qualifient pas Evo Morales de Dios, mais plutôt de pseudo-dictateur détenant des prisonniers politiques... Freddy, notre hôte, ne manifeste effectivement pas vraiment de sympathie envers le président.

2 août, de la Paz à Arica

Posté le 07.07.2007 par peru06
Je rêve que je discute avec mon frère (Guillaume) dans une forêt avec des punks… (Anna m'a raconté que ses parents étaient punks après en avoir vu un à Copacabana). Mélange détonant !
On se lève à 4h45 et nous n'osons pas réveiller Freddy; Anna lui laisse un message sous la porte. On sort donc dans le froid nocturne, saisies par le vent soufflant dans la rue désespérément déserte… alors que Freddy nous a dit que La Paz avant 6h, c'est très dangereux. On voit d’ailleurs arriver la silhouette d’un groupe de jeunes à casquettes, et on fait signe de la main au premier véhicule s’apparentant à un taxi sans discuter. Une fois dans ce dernier, on s’aperçoit que c’est un taxi non officiel, alors que depuis notre arrivée on nous répète de faire attention aux kidnappings et rackets des faux transports publics… J'ai une montée d'adrénaline quand la voiture s'embarque dans une ruelle que je ne connais pas, je commence à me faire des films…
Mais non, on rejoint l’avenue principale pour arriver au terminal terrestre où on cherche notre numéro parmi tous les hangars qui se succèdent jusqu’à trouver notre bus. Ca fait drôle, il est confortable! Mais il faut avouer que c'est agréable. On nous y sert une tranche de pain de mie avec un quart de millimètre carré de confiture plus un thé en guise de petit-déjeuner. Il grésille une musique incroyablement niaise, un mélange de vieux tubes repris en espagnol sur un ton pseudo-romantique sur fond de clips à mourir de rire (ou d'agacement, au choix).
Sur la route, malgré le mal au ventre, on arrive à savourer la vue de ces bouts d'Andes et de sierra, pâlement éclairés par les réverbères oranges. Ca me fait penser à des vestiges archéologiques, de Rome ou d'ailleurs. Puis on ne distingue que les montagnes noyées dans la brume, et des cactus peints aux couleurs de la Bolivie le long d'une base militaire.
C'est hallucinant, après deux heures de route, on change totalement de paysage; c'est devenu rouge et volcanique, comme une route en plein far-west. Pour un peu, on verrait des cow-boys. Cela ressemble aussi à une lune rouge, fissurée de cratères et crevasses, bombée et auréolée de sel. Salut Armstrong ! On voit des bouts de lacs gelés, des restes de maisons de terre, quelques monolithes dressés, des passages d'alpacas et de vaches.
Mais même au milieu de ce désert, il y a des messages politiques du MAS (parti d'Evo Morales) inscrits sur les pierres! Anna se repose sur mes genoux, je pose un bras sur son dos et l'autre sur le rebord de la fenêtre pour regarder au-dehors… j'aime vraiment ce moment, il devrait rester figé.
Vers 10h, on arrive à la frontière chilienne, qu'on pourrait presque comparer avec une frontière américaine. De gros gardes d'apparence européenne et antipathiques fouillent tout, interrogent les gens longtemps et dans une salle fermée, tout particulièrement les boliviens. Ce sont un peu leurs musulmans, chacun son bouc émissaire. Il y a des panneaux de lutte anti-drogue, et on repère une salle qui doit servir à des fouilles musclées. Ils prennent un temps fou pour fouiller nos bagages, cherchant particulièrement des fruits qui porteraient une maladie spéciale… Tout d’un coup, je repense aux oranges de la jungle qui me restent, mais c’est trop tard pour les enlever. J’hésite à aller leur dire directement, mais vue l’amende qu’on risque, autant se taire et attendre. Ils nous redonnent nos passeports au compte-goutte et finissent par nous laisser repartir sans trop d’accroc.
On descend à Arica vers 13h40. Il y fait chaud et sec, on est crevées. Ca parait bien plus riche et européen au vu des boutiques (centres d'activités sportives, photos, designers, moins de commerce vital…), mais l'ambiance reste latino-américaine (messages anars tagués sur les murs, couleurs, architecture…). Il faut se réhabituer à la monnaie locale ; un euro fait 600 pesos (soit environ 4 soles et 8 bolivianos). On va boire quelque chose pour se rafraîchir et tenter de se réveiller. Mais c’est raté !
On trouve un hôtel franco-chilien complet qui nous prend en pitié quand on leur demande si ce n'est pas trop dangereux de dormir sur la plage. Ils nous logent dans un grenier sans télé ni chiottes ni isolation, mais on a des lits et le petit-dèj pour moins de la moitié du prix normal ! Bonne affaire, faut dire qu’ils sont sympas et doivent repenser à leurs jeunes années en nous voyant… Et ça doit faire un bail !
Anna a la turista (sans doute à cause du changement de température). On se promène, les gens nous disent "Hola" tout le temps. L'un et son copain demandent une photo; je m'approche pour qu'ils me passent leur appareil afin de les prendre, mais le copain veut prendre une photo de moi et de l'autre! Bizarre, on préfère s’en aller vite fait. On s’approche de la plage par les trottoirs peints de figurines jaunes, et on entend de gros pélicans frappent l'eau de leurs ailes. Quand on entre dans le petit port, on est saisies par l'odeur de poisson pourri, l'ambiance de zoo à ciel ouvert avec tous ces pélicans et otaries au bord des pierres qui se battent les détritus, le fond de musique que percent les éclats de rires et les blagues des vieux pêchous avec leurs sacs de toile. Nos regards se portent un bon moment sur l'antre du port, empli de vieilles coques colorées surmontées de drapeaux noirs et déchirés. Tout cela semble un jouet un peu abîmé, une miniature rouillée… avec tellement de charme! C’est une ambiance spéciale qu’on peut ressentir dans un studio de cinéma, cette sensation de voir un peu de l’homme dans ces artifices artisanaux qu’il se bricole.
On dîne à l'allemande à 17h30 tellement on a faim; Anna prend des spaghettis et moi une "cazuela", une soupe avec un vague bout (de gras) de viande, une carotte, une pomme de terre, un tronc de maïs (sans beaucoup de maïs dessus), un peu de quinua et du basilic. Ils nous filent même un peu de pain en plus pendant qu'on regarde les infos sur CNN et que nos voisins enchaînent les digestifs! On voudrait les accompagner, mais quand on répond au serveur qu'on a 19 ans, il se rétracte à nous en proposer ! Eh oh, on est majeureuuuuuuhh !
À la sortie, on s'achète une galette sablée super bonne comme dessert. Puis on rencontre un argentin avec son sac à dos qui, apparemment, avait déjà croisé le regard d'Anna. Elle ose beaucoup plus regarder les gens. Moi, je n'ose pas tant je sens de yeux posés sur moi et ma peau blanche; je crains un peu les malentendus ou ma maladresse.
Le type en question nous parle de ses vagabondages, montre ses photos (alors qu’en soit sa life moi j’en ai rien à foutre). Il fait aussi 36 000 détours pour acheter des bières en cannette dans un supermarché et les boire dehors, en se cachant car c'est interdit de boire sur la voie publique. Super l’aventure. En plus, des policiers en moto vadrouillent, on doit faire attention, on peut jamais se poser. On discute un peu du Che, de son utilisation commerciale même si c'est un symbole fort ici, mais au fur et à mesure qu'il drague Anna, je me sens de plus en plus une verrue dans cette conversation et dans ce lieu. Quand je parle il s'en fout et me coupe la parole pour que je prenne une photo d'eux deux. J'ai froid, je suis fatiguée, j'ai encore faim, et j'avoue qu'il me saoûle (peut-être parce que je suis une égoïste qui voudrait un peu plus d’attention, qui sait peut-être par jalousie. Ou parce qu’il est con !).
À chaque fois que je porte un jugement sur quelqu'un et que je vois qu'Anna n'a pas le même, je me dis merde, j'ai encore les préjugés de mon milieu social, il faut que je m'en détache… Mais bon. C'est sans doute un peu plus compliqué que ça, et là, je veux juste me coucher ! C’est à regret qu’Anna finit par me suivre. Ouf !

3 août, d'Arica à Tacna

Posté le 08.07.2007 par peru06
J’ai maudit toute la nuit les voisins insomniaques et bruyants qui faisaient la fiesta toutes lumières allumées devant la fenêtre. Seulement, je me suis aperçue le lendemain matin que la fenêtre donnait sur la rue à un étage plus bas, et que mes voisins n’étaient autres qu’un lampadaire mal situé et des passants agités !
On se lave les mains aux lingettes… Et la couche de crasse qui en ressort est impressionnante! Anna a de plus un ascendant grenouille, puisque toute la teinture verte de son pull artisanal (acheté en même temps que moi à La Paz) colle à sa peau et ses fringues! Pour un peu, elle sauterait en coassant…
La couche de crasse est aussi tenace dans le ciel imperturbablement grisâtre, sans un seul trou virant au bleu ciel. "Éternel printemps" comme disait le tenant de l'hôtel, mon cul oui! C'est un temps à musée surtout!
Enfin, ces proprios sont gentils. Quand on veut partir avec nos sacs alors en ayant dépassé (sans le savoir) l’heure limite pour débarrasser les chambres, l’employée nous retient pour qu’on paye une amende (alors qu’on a plus beaucoup de liquide). Elle va voir le mari proprio, chilien, qui sort de sa sieste pour gronder que si c’était comme ça, il viendrait punir Anna jusqu’à Lyon (il y a vécu) ! Vu comment ils font attention à la présentation, ce doit aussi être un nouvel hôtel pour lequel ils ont du trimer. La femme est tirée à quatre épingles, sert un petit-dèj chic avec des petits gâteaux fins, elle veut des réservations de chambre… Mais ils ont aussi raconté leurs quelques galères, et aussi comment ils ont dépanné de pauvres bougres dévalisés dans un faux combi! Tout ce qu'on avait dit au Pérou sur les dangers de la Bolivie est réitéré entre au Chili sur le Pérou. Mais c'est vrai que les péruviens, avec la masse de touristes occidentaux et la pauvreté qu'ils subissent (Il manque l'un ou l'autre pour la Bolivie ou le Chili), ont développé un certain sens de la roublardise! Et on a entendu cette réputation par de multiples interlocuteurs ; Artisans du monde, un homme d’affaires qui nous a abordé, des chauffeurs de taxi bavards, d'autres latino-américains…!
Comme d’habitude, on ne manque pas notre visite-phare d’une grande ; un petit tour personnalisé de toutes les banques du coin pour retirer de l'argent! Sur le chemin, on constate combien les chiliens ont le sang chaud; les mecs nous sifflent et nous prennent en photo, les filles sont en minijupe à la Britney, talons hauts, débardeurs débordants…! Ca change des jupes en « rideaux » surmontées d’un gilet de laine sale et du chapeau rond qu’on a souvent vu jusqu’ici !
Puis on fait un détour par des chantiers de vieux fantômes de bateaux à réparer… On essaie d’abord de s’y faufiler discrètement, mais un gardien nous arrête ; ce n’est pas un chantier autorisé, c’est dangereux, il faut un casque... On tente de lui faire les yeux doux, faire style niais qu’on ne comprend pas tout, qu’on voudrait faire des photos (ce qui est vrai). Il nous sourit, il hésite… mais non, le règlement c’est le règlement. On contourne alors en suivant un vieux chemin de fer abandonné débouchant sur un terrain vague, d’où on peut voir, dépassant des murs usés et tagués, les silhouettes fatiguées des bateaux se dressant lourdement. C'est sublime, ces spectres étranges sur fond de brume et de vieux rails. Rouillés, et suintants, parsemés de petits hommes colorés qui s'y agitent comme des mouches stressées sur un pachyderme tranquille…
On cherche à atteindre le musée à 17 km de la ville, mais le taxi est trop cher et Anna n’est pas super motivée. On repart donc vers notre petit port tranquille, dont l’ambiance nous a tant plu (enfin, pas pour l’odeur !).
Pour faire la ballade en bateau autour du port, il faut cependant être cinq. On attend, c’est pas grave, on dessine et on écrit. Et puis au bout d’un moment, ras le bol des crayons et de l’ambiance bucolique, on voudrait bien y aller ; on propose donc à trois types de nous accompagner. On va regretter amèrement cette décision ! Deux d’entre eux sont défoncés à la bière et au shit (le mélange n'est pas fameux apparemment!), et l’autre discute avec Anna. Les deux chieurs me touchent les mains, les cheveux, gueulent (il paraît qu'ils chantent) et veulent faire des photos (que je fais semblant de prendre pour qu'ils me foutent la paix). Je suis partagée entre l'envie de les foutre à la baille, et d'essayer de rigoler après tout, parce qu’ils n’ont pas l’air de saisir une quelconque demi-mesure. Je me rapproche donc de la conductrice pour lui poser des questions sur ce qu’on croise ; les vieux bateaux couverts de guano et d'oiseaux noirs et lugubres, dont l'un est vieux de 60 ans et est devenu "el hostal cinco plumas"! Les otaries se prélassent sur les épaves où elles s’empilent, les unes sur les autres, sans craindre les gens alentour. Un bateau militaire du Vénézuela fait des exercices avec un autre vaisseau du Chili. Je questionne alors la conductrice sur les relations entre chiliens et autres nations, et elle déplore les tensions avec la Bolivie et le Pérou, perpétuées selon elle par l'école péruvienne alors que le plus grand nombre de touristes qu’elle accueille à son bord sont péruviens !
Une fois revenus à terre, le plus bourré des trois types (celui qui m’a le plus collée, évidemment) essaie de me léchouiller la gueule, je le repousse (un peu) brusquement, et on se barre en étant obligées de sortir le premier bobard venu pour ne pas qu'ils nous collent aux baskets (même vis à vis du type pas bourré). Relou les mecs !
On se ballade dans le petit marché sur les allées piétonnes où on essaie un "pépino", fruit jaune pâle au vague goût de melon faisandé. Puis on se pose à un petit café où on prend le journal "Le Mercurio" et un Kola réal (ou Inca Kola) (qu'est-ce que c'est dégueulasse! Boisson typique du Pérou, à savoir un suc jaune et bulleux au goût de bubble gum pétillant… ).
Alors que sur le coup on profite de tout ce qu'on voit, c'est avec du recul que je me rends compte à quel point la Bolivie m'a marquée. C'est tellement plus spirituel et proche de la vie (pauvreté, nourriture, ambulantes…) alors qu'ici c'est plus superficiel.
Pendant qu'Anna va à la gare, je vais acheter quelques pains avec ce qu'il me reste comme pesos. La boulangère m'en offre gentiment un peu plus. Sur le chemin, mon super sac traditionnel-artisanal-solide-vaut-pas-moins-de-20-pesos, casse. Je dois alors faire un nœud tant bien que mal avec la bandoulière car mon unique aiguille s’est tordue…
Alors qu'on mange nos pains devant le train, une femme sort de son taxi, et vient vers moi, très décidée. Je ne sais pas si c’est vraiment moi qu’elle vise, donc je fais style-j’ai-rien-vu, mais elle m'interpelle en disant « vous, là ! mademoiselle ! » et en tendant son poing vers moi. Gulps ! Je m’approche, prête à déployer des talents de diplomate, mais en fait elle me tend des aiguilles et plusieurs fils !! Je lui fais pitié avec mon sac bricolé, mais c’est trop gentil! Après une sortie du territoire chilien beaucoup plus sommaire qu'à l'entrée (qu’on refile nos microbes aux péruviens est moins important), on pénètre dans le vieux train miteux de 20 places, moyen le plus lent et le moins cher de passer du Chili au Pérou (légalement du moins). Il avance très lentement en tremblant, toussotant des klaxons et sifflements divers qui rythment les conversations assourdies. Les pâles lumières faiblissent et clignotent dans la carcasse verdâtre… Je me crois encore dans un dessin animé fantastique où un véhicule bizarre semble nous plonger et nous emmener vers un autre monde. C'est tout simplement magique! Tellement plus de charme que les bus, là on est ballottées et on s'étend de tout notre long dans notre carré de fauteuils déchirés… Alors que les rumeurs ronronnent et qu'Anna s'endort dans la pénombre tremblotante, il me vient une pensée qui ne m'était pas venue depuis longtemps, me semble-t-il, inspirée de Baloo dans le livre de la jungle, alors qu’il se glisse contre un arbre après une bonne aventure en soufflant…
"Que c'est bon de vivre!" J'ai l'impression d'avoir atteint un certain équilibre que je cherchais à travers ce voyage, et dont je me suis approchée pas à pas. Peut-être que je crie victoire un peu vite, mais en attendant, ça fait tellement de bien d'en être consciente ne serait-ce qu’un instant!
On arrive à Tacna vers 20h On étale nos pièces dans nos mains crasseuses pour se payer quelques gâteaux, en attendant sur la Plaza de Armas que le type d'Hospitalityclub sorte de l'Université d'ici une heure et demi. On va finalement attendre devant un mate de coca à l'intérieur d’une gargotte un peu glauque.
Cristian, notre logeur, arrive avec un ami, Cesar, avec qui ils préparaient un congrès pour le lendemain. Ils ont 21 ans et étudient l'ingénierie informatique. Ils font très… bons élèves dont papa et manman sont fiers (surtout notre hôte); sourire en banane (fluor“ devrait l’embaucher), costard ajusté, binocles rondes à la Agnan, la petite raie sur le côté avec du gel, polis comme des pinguins au resto… Cela dit, ils sont gentils. Le père, policier un peu plus naturel, s'intéresse un peu à nous. On prend un mate de coca avec du pain tartiné de "dulce de leche", caramel de lait sous forme de pâte délicieuse. Anna est crevée et ne préfère pas ressortir (on l'est à tour de rôle!).
On parle de tout et de rien, de nos expériences et de nos études. La sœur, Daissy, dit qu'elle fait de la danse, sourit tout le temps et nous pose des questions… niaises, c'est le mot. Elle fait des compliments sur tout (sur mon pantalon (troué de partout), mon ventre (qui a pourtant du gagner des formes ce soir là), mon pull…). Et elle voudrait qu'Anna lui donne ses boucles d'oreilles fabriquées à la Paz, comme ça, sans lui avoir dit d’autre mot que « hola » ! Elle doit être un peu handicapée… Ou alors je suis vraiment méchante !

4 août, de Tacna à Arequipa

Posté le 08.07.2007 par peru06
Je me réveille tôt à cause de la lumière du jour, des bruits de douche et de molards… Pour le petit déjeuner, on a un "api" (boisson chaude, épaisse et sucrée de maïs rouge), un œuf frit et du pain. Sur la table, il y a aussi de l'alcool de cacao à 25°C mais j’ose espérer que ce ne soit pas un équivalent du nesquik! La mère est gentille, mais semble absente, un peu naïve elle aussi. Elle nous fait de grands adieux déchirants, c’est sympa madame mais on se connaît depuis un quart d’heure où on a dit des banalités…!
On sort de Tacna, assez riche (auparavant chilien), où tout le monde nous "bloque" comme dit Anna (traduction ; ils nous observent avec intensité). C'est la première fois qu'on se sent plus pauvres que nos voisins en ce pays!
On visite les banques à nouveau. La banque, c’est le petit rituel poétique où toutes sortes de pensées pacifiques vous semblent soudain d’une absurdité incomparable… Un vigile moustachu nous surveille longuement, j’ai même l’impression qu’il va nous demander quelque chose quand on nous envoie dans une autre pièce. Dès qu’on veut sortir de cette dernière, le moustachu nous attend. Ok, calme, on attend. On attend devant un guichet sans employé (c'est le seul), alors que d’autres guichets attendent des clients. Non, il faut respecter le petit écran qui a dit « ticket n°618 appelé au guichet n°31 ». L’autre cruche qui doit nous servir arrive avec encore ses clés de voiture ou je ne sais quoi, son sac à main très kitch, elle enlève en riant son châle et son manteau, discute avec les autres… Penser au bruit de chaque goutte dans une vague… Elle passe deux coups de fil pour raconter sa life en même temps que de se racler les ongles avec un stylo, et puis, enfin, elle se rend compte qu’on est quand même là et qu’une queue s’est formée derrière nous. Une dame passe même avant nous ! Non, ce n’est pas un ring de boxe,on se calme, d’ailleurs tout le monde trouve ça normal. Ca dure longtemps en plus, elles ont l’air de papoter. Pitié mon dieu, si tu existes, pourquoi nous fais-tu ça ? Et c’est notre tour. Elle nous fait signe qu’on approche, remet son écharpe et son brushing en place, puis prend en compte notre requête. « Vous êtes française, ah bon ? Vous connaissez Zidane alors ? Ah je suis fan mais vraiment ! Si vous le croisez, dites-lui qu'il a une fan à Tacna…! » Elle nous aura au moins fait rire sur la fin, cette conne.
Une fois munies de sous pour partir, on marche jusqu'au terminal terrestre pour trouver un bus à midi à moins de 20 soles jusqu'à Arequipa. On n’a pas trop de mal à trouver et on a même l’embarras du choix ! Dans le terminal résonnent les appels des rabatteurs cherchant à occuper les places vides avant le départ imminent; "ArequipArequipArequiiiiiiipaaaa!" On se prend un empanada poulet-jambon-fromage, regardant rêveusement les bus partant pour l'intérieur du Chili, l'Argentine, le Venezuela, la Colombie… On a une telle impression de liberté! Allez, on se casse à Caracas… Mais on a fait des choix. D’ailleurs, Anna fait un peu la gueule depuis hier, et l'approche du stage doit y être pour quelque chose. Pourtant, moi j'ai quand même envie de voir ce que donne ce stage, de me poser pour approfondir, tenter un autre type de voyage…
Puis on démarre. On traverse des déserts parsemés de cimetières paumés, en plein milieu du sable et des cailloux sur le bord de la route. Il y a des sortes de champs délimités par des rangées de cailloux peints (en blanc, rouge, rose, bleu), et où sont dispersés des monticules de pierres parfois surmontés d'un arbuste. Étrange scène, comme une propriété absurde dans un royaume étrange!
Il n'y a aucun touriste dans le bus. Beaucoup de femmes voyagent seules avec leur ballot. On croise les habituels ambulantes et "speakers-vendeurs" dans le bus, que ce soit de pauvres bougres vendant quelques bonbons, ou des publicitaires voulant vendre et promouvoir un produit industriel (comme le "moni", herbe miraculeuse qui soigne du furoncle jusqu’au sida en passant par l’infarctus et les panaris!).
On est stressées par de fréquents contrôles de police, où ils ramassent tous les passeports et fouillent les bagages avec une délicatesse douteuse. Ils semblent chercher quelqu'un. Et c’est marrant, alors qu’Anna et moi sommes mal à l’aise et les voyons comme des ennemis, le contact entre locaux et policiers, depuis le début, semble être compréhensif et amical.
On arrive à Moquega vers 16h. Des ambulantes nous assaillent dès la sortie du bus avec leur pains, choclos con queso (maïs bouilli encore dans sa feuille avec du fromage), gaseosas (boissons fraîches), lomo saltado (carrément un plat de bœuf sauté), agua… On voit aussi beaucoup de panneaux de prévention routière ("tu familia te espera" pour la ceinture (objet qu'il n'y a pas dans les taxis à l'arrière, cela dit!), pour la vitesse, les dépassements sur les chemins sinueux des montagnes…) et un panneau encore plus insolite, d'un tout autre type de prévention; « interdit d'uriner sous peine d'arrestation »!!
On reprend la route, alors que la brume se pose sur le désert toujours plus plat. Sa terre prend une teinte rouge, d'où se dressent les fantômes de pierre comme des âmes oubliées qui reviennent à notre souvenir. C'est comme le train d'Arica à Tacna, on a l'impression d'entrer dans un autre monde. Les étranges sables gris dans le paysage marbré de blanc font croire à une vallée lunaire. On aperçoit de loin la silhouette spectrale d'un cheval noir. Peu à peu, la brume et la nuit donnent l'illusion qu'on roule sur un champ de nuages, et la poussière blanche ressort au clair de lune.

Une fois que la nuit est noire, l'attente s'allonge interminablement. On s'accroche, ankylosées, aux pancartes répétitives et aux faux espoirs des camions qui passent, des petits villages après les méandres de la route. Pourtant, au bout d'un moment, on aperçoit de loin Arequipa, fleuve d'étoiles oranges scintillant sur cette mer noire, comme les reflets d'un soleil en éclipse. Mais même cette vue s'éternise. On la voit, ça disparaît entre deux montagnes, et elle reparaît toujours aussi lointaine.
À 20h enfin, on arrive. On se fait avoir par un taxi qui nous demande deux soles pour 3mn de voiture, jusqu'à l'hôtel "el indio dormido" (où les touristes semblent aussi "dormidos" parce qu'on ne voit presque personne!). On va manger un quart de poulet-frites dans un resto bondé, puis dans une petite boutique à côté de l'hôtel, on déniche deux parts de gâteau entre les clous et les sacs de jute (un au chocolat, et un croissant au "dulce de leche"). On va les manger sur la terrasse de l'hôtel, dans un hamac, tranquillou, même si la femme de ménage nous surveille de manière très discrète (on a failli lui rentrer dedans en ouvrant la porte)!
Puis on va se coucher pour notre dernière nuit dans la même chambre. Anna éteint la lumière. On éclate de rire, car la lumière du couloir nous éclaire en fait plus que celle de notre chambre! On s'installe, j'enlève mes fringues avec bonheur; pour une fois qu'il fait chaud, je peux dormir sans rien, et ça fait du bien! Je préfère ne pas m'interroger sur la propreté des draps, en attendant, je savoure leur contact sur la peau…
On se souhaite bonne nuit. Silence. Soudain, Anna se dresse sur son lit en s'exclamant "La poubelle des chiottes est encore dans mon ancien appart"! On éclate de rire à n'en plus pouvoir, ça restera dans les mémoires!


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