De Dol de Bretagne a Cuzco passant par Lima et Ayacucho
Posté le 28.05.2007 par peru06
On se lève à 5h30 ce dimanche, jour où toutes les agences à gogo emmènent leurs troupeaux touristes à lunettes noires au marché de Pisac. On pensait donc être parmi les premières à cette heure, fières comme des pionnières de l'Everest, alors qu'on s'aperçoit en arrivant que des cars sont déjà partis! En attendant que le nôtre se remplisse, on achète un café et un bout de gâteau à la banane. Une belle journée nous attend…
On croise des courageux qui montent à pied les escaliers étroits. J'aurais bien voulu, mais Anna n'aime ni se lever trop tôt (il aurait fallu se lever à 4h pour arriver à l'ouverture du Macchu Picchu, donc faut pas pousser non plus parce que eh oh 5h30 c'est déjà pas mal, hein), ni perdre son souffle dans les montées (surtout à 4h du matin quand il fait nuit et qu les piles de nos lampes de poche ne fonctionnent plus).
Une fois arrivées, on se précipite à l'entrée… pour y être refoulées à la billetterie où on doit attendre 20 minutes pour passer après les groupes. Grrrh!On doit regarder tranquillement (après s'être levées tôt exprès pour les éviter) les premiers troupeaux de touristes à bobs (encore plus dangereux que ceux à lunettes), qui nous passent devant, après avoir dormi un peu plus longtemps que nous. Bon allez zen cool fun, si on a que ça comme souci, c'est pas trop grave.
Enfin, on profite d'un trou pour saisir furtivement nos billets, et on se faufile dans les ruines embrumées. On n'assiste pas au lever de soleil, mais des pans de brume mystérieux collent aux pierres. On tente alors de s'imaginer les montagnes, le vide, l'immensité… c'en est encore plus magique, sans fausse contemplation niaiseuse. On voit s'élever comme les fantômes des bâtiments, comme si ils gardaient encore je ne sais quelle spiritualité. Les lamas presqu'encore endormis semble gelés, comme des statues figées dans le brouillard étrange, des gardiens du temps. Et surtout pour pouvoir m'imaginer cela sans voir de casquette rouge sur un sale gosse qui hurle, je fuis en avant pour voir le site sans touristes. C'est un orgueil égoïste, car je suis aussi une touriste souhaitant exactement la même chose que les troupeaux à bob. Mais bon. Je vais de l'avant, je grimpe et m'enfonce dans quelques trous, plate-formes et autres endroits interdit. D'ailleurs, un gardien me siffle alors que je voulais sauter sur une petite muraille où j'avais balancé mon sac.
Je grimpe le Huayna Picchu en faisant un détour par un sombre chemin vers les cavernes, détour aussi aisé que des montagnes russes à pied! Après mes petites montées et descentes, j'accède à un temple rude, simple et complexe en même temps; enfoncé dans une caverne, ses pierres aux angles parfaits forment des portes en trapèze. C'est sublime, et j'ai ça pour moi toute seule…
Pour ne pas faire demi-tour, je découvre et suis une petite piste non balisée qui monte, monte! Je suis épuisée, je dois m'arrêter de temps en temps pour cracher mes poumons et regarder en même temps le véritable tableau de végétation. J'en viens à m'inquiéter, car je ne vois plus aucune balise et le sentier n'est plus très net. Pitié non, pas demi-tour!! Je continue encore, et je finis avec soulagement par rejoindre le sommet. Beaucoup de francophones sont là (avec qui on parle inévitablement anglais avant que l'un se tourne vers son ami(e) pour traduire… Qu'est-ce qu'on a l'air con!!). Je recroise l'anglais frileux du Putucusi qui flatte mon petit orgueil personnel à moi en disant "alors, toujours aussi rapide?". Jje lui demande si il n'a pas vu Anna, et c'est un australien qui me répond! Je me dis ça y est, big brother est parmi nous, même dans une vieille cité inca occupée que par des touristes. Mais en fait, il a parlé avec elle au début de son ascension, avant de continuer tout seul. D'accord, mon intimité est sauve!
En redescendant, je croise Anna qui abandonne finalement la montée. Elle me raconte qu'elle a aussi fait connaissance avec cinq français débrouillards sachant bien négocier (surtout par rapport à nous!). Elle a essayé d'écouter des guides et elle me raconte. Moi je lui raconte mes impressions solitaires… Ca se complète.
Peu à peu, la brume se dissipe, l'architecture se dessine. Anna m'apprend à me poser pour ressentir d'une façon différente le côté sacré de ce lieu. Elle est en effet assez mystique sur les bords. Elle n'a pas envie de partir, ni de visiter, juste d'y rester. On fait des croquis, on savoure et on admire. Je suis très fatiguée, je n'ai plus aucune énergie et j'ai soif; je suis son rythme.
Pourtant, à moi, cette ville me semble certes imposante mais morte, comme soudainement délaissée, ou encore peuplée de fantômes à qui l'on vole leur prestige perdu. Comme les lamas qui errent sur les chemins délaissés, comme des intrus inutiles qui cherchent leurs maîtres. Ce gris lourd et pesant semble en faire un cimetière injuste, une puissance qu'on a trop tôt délesté de ses ouailles. À chaque vue sur quelque montagne, on aperçoit une esquisse de ruine, comme une omniprésence de ces habitants des montagnes. Comme si ils restaient pour garder leur montagne. Non non je n'avais pas fumé de l'herbe péruvienne pour dire ce genre de trucs! Et je n'ai pas non plus vus des nains à poncho rouge taper sur des tambours à pois, ce ne sont que des impressions.
Les touristes commencent à affluer et nous semblent d'un irrespect insupportable. Ca jure avec le lieu (donc nous itou). Et puis moi, je commence à cuire sur place, je me sens frire sur les bords.
À 13h30, c'est à regret qu'Anna me suit pour repartir du Macchu Picchu. On descend à pied (après être repassées 3 fois par le même endroit pour trouver la sortie), et on sent les restes du Putucusi…; des barres de 3 kgs cousues aux jambes, ou c'est tout comme.
Dans la descente nous vient une surprise qu'on n'osait pas imaginer; on revoit l'enfant du bus d'Ollantaytambo. Anna l'a reconnu en premier, tandis que son poncho et son bonnet m'ont dissimulé son visage. Il nous montre ce qu'il voulait dire par "barantes", ces gamins d'une dizaine d'années qui dévalent le Macchu Picchu en 20mn quand les touristes le font en une heure de plus. Ce qu'on ne savait pas par contre, c'est qu'ils sont vêtus de vêtements traditionnels et s'arrêtent à chaque route pour attendre les bus de touristes; si ils montent, ils font de grands signes d'arrêts en leur hurlant de repartir. Si ils descendent, ils agitent les bras au-dessus de leur tête en criant "adiioooos!". Et ils repartent aussitôt à toute vitesse dans les escaliers de pierres inégales, sautant à travers les raccourcis, courant dans les pentes. On entend leurs cris résonner dans la montagne, et une petite silhouette colorée nous dépasse parfois, furtive, discrète, rapide. Des Américains qui nous accompagnent croient que c'est un jeu. Mais bon, ceux-là sortent aussi du Macchu Picchu en disant "ça c'est fait". Arrivées en bas, c'est trop, l'envie me taraude depuis longtemps; je me baigne dans le torrent, au milieu de ces grandes pierres lisses et majestueuses. L'eau est froide et je n'ai pas de maillot, mais c'est tellement bon!
En arrivant, on va vite sur internet pour voir les résultats du concours de l'IEP de Lyon pour Anna. On ressort en ayant appris que c'est mieux de savoir lire sur un papier la date réelle de la parution des résultats; encore quelques jours à attendre. Alors on va boire des litres et des litres d'eau… qui font gonfler la moindre nourriture dans notre ventre meurtri! Si fait qu'au final, on a envie de dormir dès 17h. Les morsures et courbatures ne nous empêchent même plus de nous détendre, on a l'impression d'être des bouts de torchon à jeter dans un coin.
Par contre, pendant la nuit, on a la bonne surprise de comprendre quelque chose; pourquoi la chambre est bon marché; c'est un peu excentré, à côté d'une pseudo discothèque d'où émanent des hurlements, des pleurs, des cloches de 23h à 5h du matin. Mais le pire, c'est l'espèce de fanfare traditionnelle qui circule tout le long de la nuit; toujours ce même air lourdingue et pompier, brisant nos tympans (les fenêtres sont toujours aussi isolantes qu'un trou dans le mur, tant au niveau du froid que du bruit). Bonne nuit bien sûr!
--
Posté le 29.05.2007 par peru06
On prend le train le moins cher à 5h45… On arrive crevées à Ollantaytambo, où on se pose à la première gargotte venue… On y prend un petit-déjeuner gargantuesque pour le prix d'un sandwich au jambon! Explication; après avoir commandé un sandwich, on a dû faire pitié à une famille nombreuse en demandant si on pouvait goûter les pancakes que les gamines avaient à peine touchés… Résultat, on s'est mangé tous les restes de la salle! Les autres clients nous ont passé du muesli avec des fruits, deux pancakes, pain beurre confiture… On narguait intérieurement (et puérilement) la serveuse, qui avait mis tant de temps à mettre un sachet de thé dans de l'eau chaude et comptait nos centimes de pesos… gnark gnark!
Avec notre ventre bien rempli (papoum papoum), on repart aux ruines de la forteresse militaire, où chaque montagne semble une ruine, chaque ruine une montagne. Des escaliers effacés, des blocs affinés, des terrasses mêlées, des fenêtres dans l'ombre…
Mais bon, plus prosaïquement, Anna a mal au bide et à la tête, et elle a perdu son boleto turistico qu'on cherche pendant une demi-heure (après le stylo, le cahier, … et bien d'autres choses!). Puis on le retrouve et c'est reparti pour la ballade bucolique; on se promène parmi les petites canalisations, ces angles creusés dans la pierre, ces chemins escarpés sur les flancs des montagnes rocailleuses…
Anna savoure le vent, qu'elle aime tant. Elle rêve de parapente en agitant les mains sur un muret. J'ai peur que ça ne suffise pas, mais je ne dis rien puisqu'elle abandonne (!).
On croise des petits postes d'avant garde sur ce site où les incas avaient repoussé les espagnols. On s'imagine la bataille acharnée qu'il y a eu, les jets de pierre… Enfin, on s'imagine jusqu'à ce que les ventres crient famine, à ce moment la mémoire est courte et ciblée. Je glisse sur la pente pour descendre tandis qu'Anna reprend le chemin. Toute fière de ma cascade, je l'attends en suivant le cours d'eau et en prenant un peu le soleil sur ma peau blanche.
Ensuite on va commander une salade dans un troquet de la plaza. Le serveur sort alors chercher à l'autre bout de la place tous les ingrédients pour nous cuisiner nos plats. Ca va, il prévoit pas trop de clients! Faut dire qu'on est les seules touristes, et on en profite quand on prend un combi pour Urubamba; on a l'impression d'être des locales (mis à part les appareils photo, les sacs à dos de plus de 10kgs… bon bah c'est bon, on peut rêver d'être à part, non?).
Arrivées à Urubamba, on s'installe dans un petit hôtel crasseux et froid, gris et morne, avec des couvertures trouées et des toilettes à la turque dégueulasses. Le seul truc potable, c'est la petite cour intérieure, mais qui ne rappelle à Anna que l'ambiance "big brother braillard" sa maison familiale sicilienne! Pendant qu'elle se repose, je vais téléphoner en ville pour me renseigner sur les activités pour touristes; le parapente est à réserver plusieurs jours avant, et le rafting est à Cusco. De toute manière, Anna ne veut pas en faire. C'est le premier et dernier petit signe de tension qu'on a eu; encore empreinte de ma "cure" post-déprime où je suivais le rythme familial, je voulais qu'on partage nos expériences. Peut-être même que ça me vexait qu'elle ne veuille pas m'accompagner. Après-coup, je me suis sentie l'effet d'une gamine qui a montré sans le vouloir que malgré sa fierté elle piquait les jouets du petit frère. Enfin, rien de grave, mais pour moi, une tension dans la voix peut traduire tant de choses vu que dans ma famille, on utilise si peu la violence (verbale ou physique), tout a un sens différent. Finalement, vaut ptet mieux se taper sur la gueule! En fin de compte, je réserve quand même sans trop de conviction, sans doute parce que je me laisse charmer par mon interlocuteur. J'ai rêvé de faire du rafting et je pars de ce principe de "me faire plaisir", mais ce genre d'activité fait tellement… pustule occidentale dans cet environnement où il y a tant d'autres choses nouvelles à découvrir…
On va se reposer sur la Plaza de Armas en attendant de nouvelles aventures… Une petite fille de 8 ans, Ana, attend sur le banc avec son bottin d'herbes acheté au marché. Elle a la peau brûlée par le soleil, tannée par le travail, et de vieux vêtements usés et colorés. Quel regard elle a! On entame la conversation. Elle finit l'école à 15h30 mais attendra sa mère jusqu'à 20h. Sa mère a 20 ans, son père ("lui, c'est un vieux"!) 45 ans, et ses frères 21, 20, 15 et 10 ans (elle est l'unique enfant de la mère de 20 ans hein, cette dernière ne s'est pas faite engrosser au berceau non plus!). Elle est adorable; elle insiste pour nous coiffer, puis elle nous montre fièrement ses travaux scolaires en nous récitant une comptine, nous dessine ses personnages fétiches…. L'appareil photo numérique la fascine littéralement; elle vide nos batteries en regardant toutes les photos 5 fois de suite en nous montrant du doigt et lançant fièrement "tu", ou "ella". Puis elle prend films et photos de n'importe quoi, du gamin qui s'est perdu et marche à quatre pattes dans la rue, ...
Pendant que je vais chercher un pull (c'est qu'en altitude, dès qu'il n'y a plus de soleil… ça pèle!), 2 amies d'Ana l'ont rejointes. Ce sont des cousines en fait nièce et tante de 11 et 10 ans avec le décalage de génération. Elles sont économiquement plus aisées et plus mûres, surtout Marta. Munies de deux ballons, on joue au volley pendant que le soir tombe, courant à travers la place pour retrouver la balle (la petite en rose joue très bien!. Une bande de mecs s'approche, attirés par nos sacs laissés sur le banc… mais ils repartent sitôt qu'on les a raccrochés à nous! Je me suis imaginée un instant courant après un des mecs que je n'aurais pas rattrapé pendant qu'un autre aurait piqué le reste… merci Anna, d'avoir vu le coup venir!! Des jeunes en vélo font des acrobaties et nous frôlent, limite ils passent par-dessus nous quand on se penche pour prendre le ballon! Ah les jeunes, c'est plus ce que c'était. Tous des voyous! La mère d'Ana, belle mais très froide et méfiante, vient la chercher sans une excuse et ne nous approche ni ne nous regarde. Ana nous lance un dernier regard dont on se souviendra!
Pendant qu'Anna va sur internet, les deux me questionnent sur l'argent de poche que j'avais petite… histoire de me soutirer un fanta! On dîne en regardant une émission de danse dans un boui-boui crasseux.
Posté le 31.05.2007 par peru06
Je refais ce rêve d'un retour en France pendant une seule journée; je raconte le voyage, et ma famille veut revenir avec moi! Alors là non, c'est pas possible, pitié! Pas que je les aime pas, mais je les supplie en disant qu'ils ont autre chose à visiter que moi, que c'est mon voyage…! C'est vraiment bizarre, mais bon, en soi j'en ressors quand même moins traumatisée que les autres rêves de profondes tensions avec tous les français que je connaissais. Rejet de la France pour profiter du Pérou? That is the question…
De manière plus pragmatique et moins existentielle, on a des démangeaisons terribles partout malgré les vêtements et l'insect écran. Mais bon, comparée à moi, Anna s'est, elle, faite littéralement bouffer le moindre centimètre carré de peau! Elle a du se gratter les jambes dans tous les sens jusqu'à une heure avancée de la nuit, si fait qu'elle a du mal à se lever, se motiver… on est différentes, quoi! On va au terminal de bus pour qu'elle aille à Pisac et moi au rafting. On attend mon rendez-vous avec le groupe. Et puis finalement merde, je n'attends pas le groupe et je pars avec Anna. J'avais des remords et à faire ce truc à touristes, et à séparer notre binôme. Basta, terminé, ça se fait pas mais c'est comme ça.
Arrivées à Pisac, on voit le marché folklorique avec des fanfares et des masques. On discute avec un vendeur de bijoux (le genre de dragueur à deux balles qu'on croise partout).
Puis, on veut aller voir les fameuses ruines de la forteresse inca. Tandis que je m'attaque avec volonté à monter à pied les 5kms de sentier en escaliers incas et en plein soleil, Anna, avec tout autant de volonté, va chercher un taxi. Je commence, il n'ya personne et j'ai une vue constante sur ce superbe site disséminé en tourelles, murs incas, temples, terrasses et forteresses épars. C'est magnifique, on a l'impression que ça ne s'arrête jamais. Quand j'arrive à la première forteresse, comme on arrive en haut d'une butte où il y aurait la ville derrière, je redécouvre tout autant de forteresses à l'horizon qu'il y aurait de buttes dans le champ de vision de Guillaumet. En ayant peur de me faire avoir par un gamin, j'ai (bêtement) refusé de lui acheter une bouteille. "C'est dur? Oui oui, ça va je sais j'en ai vu d'autres, allez salut". Et à présent, à quelques kilomètres de ce gamin salvateur, j'ai une soif horrible! J'ai l'impression d'être un bout de carton-pâte qui se laisse porter par le vent affreusement… sec. Quand, enfin, je croise une américaine et son guide particulier, je leur demande une gorgée d'eau. Je ne sais pas si je parais si fatiguée, mais ils sont très inquiets! L'américaine m'offre sa bouteille, me demande si je veux m'asseoir. Le gardien du site va, lui, me chercher un jus de citron sucré (ce qui part d'une bonne volonté mais donne encore plus soif!! Merci bien!). Je continue ensuite ma descente, passant par des bouts de forteresse escarpés. Toujours pas d'Anna à l'horizon. Je croise des belges qui m'indiquent vers où je pourrais acheter de l'eau. Je m'empresse d'aller vers des vendeuses de souvenirs sur une route bétonnée, qui n'ont pas d'eau! Je redescends vers l'endroit où attendent les taxis, et là je trouve un ambulante avec deux bouteilles d'eau. J'achète et en vide une direct. Je vais me poser sur une sorte de lavoir pour boire la deuxième tranquille et avoir une vue sur le site. Le vent me rafraîchit, ça fait du bien. J'entends la fanfare continue sur Pisac, avec défilés, costumes, danses, trompettes, tambours et sifflets... Puis je m'engage sur le chemin du retour. Je suis complètement naze, et j'utilise la méthode d'Anna pour profiter d'une autre manière du site; je me pose au soleil pour y faire une sieste, adossée à un bout de mur. Mais deux péruviens qui passaient me croient mal en point! Ils me secouent un peu pour vérifier, me posent des questions avant de repartir en bonne conscience… C'est mignon! Enfin, ils ont rompu le charme. Je redescends et les redépasse bientôt
Arrivée en bas, j'attends Anna près de l'hôtel, assise contre un mur, à observer la Plaza animée… Le Pisonay, arbre énorme importé par les espagnols il y a 500 ans (d'après ce que m'a dit une passante), trône sur la place paré de toutes ses branches et lianes puissantes. C'est vrai que ça fait un peu colon. Je remarque qu'il y a très peu de mendiants; tous essaient de vendre quelque chose; une babiole, un gâteau, un dessin, des gélatines, une "propina" pour une photo… Ce qui n'est, cela dit, pas moins chiant quand on est fatigué! Une gamine à côté de moi mange des bonbons et me regarde. On se fait des grimaces!
Puis Anna arrive, furieuse et épuisée. Elle s'est engueulée avec le taxi de l'aller pour payer 10 soles et non 20 (sachant qu'elle n'avait que des rudiments d'espagnol, l'argumentation limitée a du être compensée par le volume!). Puis elle a remonté les ruines mais elle n'a pas trouvé la descente, donc elle a repris le taxi. Première chose qu'elle a dit en entrant dans la voiture "10 soles, si?!", d'un ton tel que le chauffeur a obtempéré sans moufter. Pendant le trajet, le chauffeur de taxi a préféré ne pas commenter les "barantes" du Macchu Picchu en prétextant son ignorance. Ce qui a bien agacé Anna, qui aurait voulu discuter de la domination touristique en se plaçant de l'autre côté. Enfin, elle se rend compte que sans une française parlant l'espagnol avec l'accent, il était plus difficile de se débrouiller! Elle me dit aussi que pour la première fois dans un voyage, c'est elle la suiveuse… Les circonstances aident; je suis obsessionnelle et je parle espagnol! Mais bon, je me dis que ça peut être un bon signe après la période de "mini-crise" que je venais de traverser.
Pendant qu'elle va se laver, j'observe le curieux événement de la "Virgen del Carmen", au sein de laquelle je me retrouve bientôt la seule blanche… Kesako?! Tous me regardent dessiner, comme un animal étrange. Quand je les questionne, ils paraissent gênés. Aurais-je de la salade sur les dents? (un an plus tard, j'apprendrai par ma prof chilienne, en racontant cette expérience pendant mon exposé d'espagnol, que c'est une danza de la conquista).
La première pièce de théâtre représente l'esclavage des contremaîtres espagnols envers les indigènes péruviens. Ils sont tous costumés et ont des masques avec de longs nez. Des femmes et des enfants dansent aussi, autour des indigènes qui dansent attachés en rond. D'autres personnages jouent les gardes, avec leurs gros bides, leurs masques horribles et leurs fouets. Un groupe de musique pompier joue derrière, et plein de monde afflue. Que des locaux, de toute génération, et semble-t-il, de toute classe sociale.
Puis vient un moine inquisiteur au masque horrible avec sa bure de jésuite, brandissant la bible dans une main et un fouet dans l'autre! Sympa, l'image! Deux démons l'entourent (terribles, les masques!), maudissant les passants avec leur encens, et les menaçant de leur fouet. Un peu genre monstres et Cie. Un cercueil circule aussi avec marqué dessus, je crois "custo acacucho". Enfin bon, malgré ces descriptions glauques, il règne une ambiance bon-enfant, à mi-chemin entre jeu et moquerie.
Après avoir fini quelques croquis, je remonte vite pour prévenir Anna. Pendant que je lui raconte, on commence à voir, de la chambre d'hôtel, que c'est de plus en plus "antiblanc". La fête vire carrément à l'anti-touriste; des hommes déguisés prennent des voix de femmes pour vendre des produits locaux (ils crient "dos soles, dos soles!"). En bref, ils se foutent eux-même de leur gueule! Ils portent aussi des casquettes coca-cola avec un champignon nucléaire au-dessus, des cagoules de marque. Tant de monde est rassemblé, comme pour exorciser leur rancœur face à ces occidentaux qu'ils servaient deux heures avant. Et en même temps, ils sont en vêtements traditionnels, comme pour être dignes dans leur douleur, ou pour se moquer encore de leur folklore à touristes, au choix. Ensuite, ils distribuent des repas et de la bière à tout le monde, et la fête commence vraiment.
Alors qu'Anna voulait descendre et se fondre dans la masse, je suis plus réticente; j'aurais vraiment l'impression d'être l'intruse, de leur piquer une fois de plus ce qu'ils veulent faire pour eux. Je n'y ai pas ma place, je l'ai senti tout à l'heure. Anna pense avec raison qu'il faut aller au-delà de cette séparation manichéenne, montrer que tous les occidentaux ne sont pas dans le même sac, qu'on est aussi contre l'esclavage, l'inquisition et le tourisme abusif. Mais pour moi, c'est trop artificiel dans une fête populaire comme ça. Les gens n'ont pas envie de penser, mais d'exorciser. C'est sans doute une réflexion un peu facile, un peu lâche, mais bon on n'est pas non plus venues pour sauver le monde.
De toute façon, le serveur nous déconseille d'y aller, car des gens viendraient de Cusco pour foutre le bordel voire de la violence. Tandis que la serveuse n'attend qu'une chose, c'est qu'on finisse notre sandwich pour aller dehors, le serveur reste à notre table pour répondre à nos questions. Il nous parle de ses doutes et essais religieux, de la violence anti-blanc. Il a 19 ans, est très gentil et doux. Ca nous aide à déculpabiliser un peu. Il nous offre une chambre loin du tintamarre avec salle de bains privée, eau chaude, PQ, serviette, savon et pour le même prix! Alors que la serveuse, elle, nous escroque en nous servant chacune une bière de 600 ml alors qu'on avait insisté pour lui demandé deux petites. Et sa façon de dire "Ah bon?" quand on lui a dit était d'un jeu d'acteur digne du pire des séries américaines sur TF1 le lundi après-midi.
On va se coucher un peu honteuses. C'est une bonne leçon d'humilité sur leur dignité et notre danger. On a beau se vouloir "différent" des autres touristes, on peut toujours essayer de partager ou d'aller vers les autres… Mais on reste des occidentales riches qui viennent profiter des richesses de gens pauvres. Et ça se voit.
Posté le 31.05.2007 par peru06

Comme d'habitude, je me lève tôt, et, en attendant, je me pose sur le toit pour admirer le lever du soleil sur les montagnes. Quand on baisse le regard, c'est moins bucolique; les gens nettoient la place remplie d'immondices, de papiers et déjections. Je fais des aller-retours du toit à la chambre, essayant de trouver tous les moyens pour réchauffer les glaçons que j'ai au bout des bras en attendant le réveil d'Anna. Je me sens l'effet des gamins attendant que les parents se réveillent avant d'ouvrir leurs cadeaux de Noël. En effet, dès qu'elle se réveille, je lui fais part de mon rêve obsessionnel pour une bonne tasse de (mauvais) café avec une tartine. On descend donc prendre un petit-déjeuner. Viniso, le serveur d'hier soir me murmure à l'oreille qu'Anna a l'air triste, un peu fermée. À la table d'à côté, on rencontre Renato, péruvien parti étudier en Russie (d'où des difficultés sur place) et à présent professeur en Suisse. On parle, mais Anna (qui le trouve pas assez "fun", me dira-t-elle après), va prendre la douche dont elle a envie depuis son réveil un peu forcé (hum hum). Renato partage son petit déjeuner avec moi, et on bavarde politique, on s'échange nos mails pour qu'il puisse venir en Bretagne. Il est adorable et tombe sans doute un peu amoureux de moi. On s'enlace pour se dire au revoir!
Idem avec Viniso, adieux déchirants (et puis qu'est-ce qu'il est beau lui!). Il me répète "cuidate" tout le temps… Je me rends compte d'une chose avec euphorie; VIVE LES RELATIONS HUMAINES!! Il faut que je m'inscrive sur MSN, que je discute plus… Pour l'instant, Anna a sans doute un peu de mal avec la langue.
On prend le bus pour le début de la vallée sacrée, qu'on redescendra à pied jusqu'à Cusco. Les gens sont adorables, nous conseillent et crient de leurs bus lequel il faut prendre, où on doit aller. Mon voisin est un étudiant en architecture, José. Il secoue sa main tout du long, car il s'est coincé le doigt dans la fenêtre qui fermait mal. Je sais, ça n'apporte rien, mais je me suis demandé ce qu'il avait bien pu se faire tout le long du trajet!
On arrive à Tambo Machay, le bain de l'inca aux sources sacrées, un temple de rites religieux sur fond de pics enneigés. Anna et moi y discutons pas mal de temps, on se découvre, je lui fais part de mes faiblesses et elle de sa force. Il est bon de parler, partager. Notre âge nous rapproche par nos questions, nos réflexions.
Et puis bon, on reprend le tourisme après le quart d'heure psychologique en descendant jusqu'à Puqa Puqara, joli mais sans plus. Petite forteresse militaire, c'est une sorte de Pisac miniature avec des trous dans les murs pour passer les messages. Il y a une belle vue, les paysans passent avec leurs travaux (tissage, transport de bois, mener les moutons…) Ils paraissent incongrus sur cette route bétonnée! Comme une fleur dans un pavé. Il faut dire que quand personne n'est là, j'ai l'impression de retrouver une route de campagne française où je faisais des randonnées avec mon père. Mais cette image s'en va vite, heureusement sinon l'arnaque!
On arrive à Qenko, site mortuaire absolument génial! En dessous de l'autel sacrificiel sont percés naturellement des tas de passages souterrains, reliés ou non, débouchant sur des pièces sombres dans le sol avec des niches creusées. Il faut parfois ramper dans ces tunnels sans lumière jusqu'à trouver une sorte de pièce avec des pierres scintillantes et lisses…. Mystique! C'est une frayeur et une saveur à la fois. Emmurée avec pour seuls guides un rempart de raison et la faible lumière de la lampe de poche! Que c'est bon! Ces souterrains me plongent dans un autre monde, j'oublie le dehors. Je m'imagine un inca surgissant dans une des grottes funèbres, en agitant ses plumes et grimaçant sous ses maquillages!
Mais Anna est claustrophobe et à m'entendre, c'est limite si elle ne part pas en courant! On parle philo, bien-être, différences…
Ces montagnes rondes qui entourent le site semblent une force continue, une sagesse éternelle. Cette circularité est traversée par le souffle du vent, contrairement aux forces vives et brutes des pics du Macchu Picchu. Ces monts sont comme des Rois puissants et majestueux, à côté desquels on se sent de pauvres troufions pouilleux. Mais qui se sentent protégés.
On arrive (après être passés 3 fois devant et s'être paumées 2 fois) au Saccsayhuaman. Une forteresse immense dont il ne reste pourtant que 20% de la structure d'origine. La construction est en zig-zag, comme la foudre qui était paraît-il fréquente. Anna et moi voyons un serpent dessiné par les pierres; on est très fières de l'avoir vu sans guide! Certaines pierres font plus de 300 tonnes. Les remparts sont magnifiques et ressemblent à un décor de cinéma. Il y a des pierres lisses, des terrasses.
À travers cette visite, on a trouvé un nouveau rythme; chacune visite de son côté, puis on se retrouve sur un beau point de vue pour se poser. On enlève chaussures, chaussettes, et on prend un peu d'eau et une banane… et on admire. Si c'est pas ça, le bonheur…
Arrivées à Cusco, on cherche à partir pour la jungle à partir des environs de la gare. De gros camionneurs, surpris qu'on les interroge, nous indiquent qu'il faut d'abord rejoindre Urcos pour prendre un camion-citerne allant jusqu'à Puerto Maldonado. À un arrêt, des femmes distribuent du pain dehors. J'ouvre ma fenêtre et suis bombardée de pain! Je n'ai même pas le temps d'en payer la moitié; le bus repart et nous sommes fendues de rire avec nos sacs de pain!
Nous arrivons à Urcos. Les paysages sont beaux alentours, et le froid tombe avec la nuit sur la petite place, où les gens accourent pour balancer leurs bagages au-dessus des cisternas, grimpant de tous côtés (ça fait un peu scout toujours). On aperçoit une vierge qui trône en haut de la colline, les bras en croix. Sur la place se dresse une statue du révolutionnaire indépendantiste Tupac Amaru, avec des vêtements espagnols et le drapeau inca à bandes rouge-orange-jaune-vert-bleu ciel-bleu foncé-rouge (aussi à Pisac, et au sommet du Putucusi).
Apparemment, les camions citernes pour Puerto Maldonado partiront demain matin. On prend donc un cuarto sans cloison fermée, avec des trous partout (lumière du jour et chambre d'à côté), une ampoule mal accrochée à une barre en fer où pend aussi un cintre. Meubles cassés, draps troués, des gens rentrent et viennent dans la chambre…. Mais bon, pour 5 soles, ça va! Même pas envie de dîner, on est tellement nazes qu'on se couche à 19h!! À part, mais ça n'a rien à voir, les problèmes gastriques commencent… Ca a mis du temps, mais c'est parti!