Dès 7h30 du matin, j'ai un bus pour Ica. On traverse le désert empreint de brumes grises, roses et jaunes. Parfois, on croise des cimetières et des croix le long des routes, ou bien des amas de cailloux, des arbres insolites et de vagues silhouettes. Bizarre, j'aimerais savoir ce que ça signifie.
J'ai la chanson "Head, shoulders knees and toes" dans la tête. J'aimerais donner des cours d'anglais comme ceux que je viens de donner, avec un réel échange et apprentissage.
J'arrive à Ica, mais je m'y sens mal. À peine sortie du bus, des gens m'alpaguent moi et les autres pour proposer un taxi, un hôtel… Je les envoie bouler en disant que je vais me débrouiller, mais en essayant de trouver une enseigne où déposer mon sac je repasse au moins trois fois devant eux sans trouver mon chemin!! Alors là, tous les regards fiers du monde ne pourraient pas vous empêcher d'être totalement ridicule. Surtout que le regard est plutôt stressé à force de ne pas trouver. L'un des rabatteurs finit par venir me voir en souriant, il fait mine de se protéger comme si j'allais le frapper et il me dit que l'enseigne est juste à ma gauche et le centre touristique à ma droite, puis il repart. O… OK. Merci.
Une fois mon sac déposé, je vais un peu plus loin m'acheter un joli pain qui se révèle immonde et je marche le long d'une avenue pourrie pour voir un centre qui n'est pas beau.
Le jugement sera vite fait, je n'ai même pas envie d'aller à l'oasis Huacachina, ça m'a l'air bien trop touristique. Surtout pour quelqu'un de seul, c'est quand même moins rigolo. Après environ une demi-heure de visite sommaire, je reprends donc un bus pour Pisco.
Il y a un film d'horreur de merde dans le bus. Mais la vue n'est pas beaucoup mieux; sur la route pourrissent des montagnes de déchets rouillés, comme des cadavres épars, et des usines incongrues.
Quand j'arrive à Pisco, même scénario qu'Ica; à peine descendue du bus, les taxis me sautent dessus et je les envoie bouler comme jamais avant! Je m'en vais vite fait vers la place centrale (près de la quelle il y a un marché avec les poulets écorchés en plein air!) pour téléphoner à des contacts d'hospitality club… dont les numéros ne sont pas reconnus! Super!
Je me pose sur un banc, j'en ai marre, je suis crevée, j'ai soif et je sais plus où aller. Je veux pas faire d'efforts. Alors un type arrive et me dit doucement qu'il y a là-bas, un peu à l'écart, un petit hôtel sympa et pas cher. Mais il rajoute aussitôt que si non, c'est pas grave hein, c'est pas forcé! En fait on discute un peu et c'est un prof d'histoire très sympa qui est aussi guide professionnel et rabatteur occasionnel pour arrondir ses fins de mois. Quand il sait ce que j'ai eu pour mission dans mon ONG (valoriser le patrimoine touristique), il veut me faire connaître le site encore inconnu des "chongos" et puis quand même demain la réserve, plus touristique. Il m'amène donc à son hôtel (là j'ai plus la force, je me laisse porter).
En voyant ma fatigue, le patron me propose thé ou café à volonté, une chambre double avec salle de bain et télé pour seulement 2, 50 euros! Il a l'air sincèrement adorable, un peu comme un père.
Après une bonne sieste et un documentaire télé sur un scandale politico-financier (des chefs militaires auraient volé plus d'un million de dollars), je vais me ressourcer en déjeunant dans une gargotte de locaux conseillée par mon ami guide. J'y mange ce qu'il y a de plus nourrissant et de moins cher en même temps, un riz cubain; platée de riz avec une énorme banane frite, un œuf et même une mouche en bonus!! Bouarf!
J'achète ensuite le journal la Respublica; on y parle d'empoisonnement dans une entreprise de ciment, de l'éducation sexuelle, d'un catho contre la peine de mort (enfin!), de l'illégalité des casinos péruviens à 97%, des médecins de Juliaca ne soignant pas les bébés abandonnés, de massacres au Guatemala, et … l'expropriation des terrains de golf au Venezuela pour en faire des logements sociaux! J'adore!
À 17h, je me pose sur la place principale. Le coucher de soleil offre une belle lumière sur la municipalidad bleue et blanche, plus belle que l'Église (il se fait pas chier le maire!) Je retrouve la quiétude des pauses à la Anna. Enfin, même si c'est beau, il faut bien dire que ça pue la pisse et que les piafs font un sacré barouf!
Comme sur tant de plazas de armas, les gens et les enfants se retrouvent à la fin de la journée. Je remarque qu'il y a beaucoup plus de noirs que dans les terres. Un concert qui joue faux passe. On me regarde. Deux types se penchent sur mon épaule pendant que je dessine la municipalidad, la vendeuse de chocolats passe et repasse pour regarder le dessin, elle est très gentille. Des gamins s'installent autour de moi et se parlent; "tu reconnais?". Et quand j'ai fini, ils me sourient et me disent ciao, comme si on était potes! Je devrais pas dessiner, ça prend trop de place sur mon carnet… Enfin, je m'intègre mieux (et c'est plus agréable) en étant seule. Je tourne sur la place pour trouver un bon angle de vue et dessiner l'Église. Puis quand je dessine la place, les gamins grimpent sur le banc derrière moi, courent vers la statue du libérateur Jose de San Martin (qui a pourtant l'air très hispanique) pour que je les dessine; "a mi me ha dibujado, mira mira!". Il sourient et puis partent avec leurs mères. Mais de toute façon, j'ose moins dessiner les personnes depuis Charcana, où je connaissais mes "sujets".
Quand la nuit tombe, je retourne au petit resto pour bouffer (avec une ristourne de la patronne) une soupe au piment pas terrible et surtout d'un gâteau chimique des plus détestables, à vomir… J'aurais vraiment bouffé que des trucs dégueulasses aujourd'hui! Et le pire c'est que j'ai rien laissé par réflexe!
Puis je vais sur internet, où je découvre qu'une copine est virée de mon lieu d'étude… Quand je repense à ces partiels, ça me fait penser aussi que je suis contente d'avoir pu apporter quelque chose à Anna (après lecture de son mot). Je n'en étais pas sûre, j'avais plus l'impression de l'inverse. Sa solidité et son côté complémentaire étaient tellement forts…
Je retourne dans ma petite chambre dont je découvre une des raisons de son prix; la cloison n'est pas fermée en haut et j'entends tout; bruit de voiture, molards, gens, cris, portes… Buenas noches!