Au réveil, j'entends derrière ma porte le bruit de molards et de talkie-walkies. Flics ou vieux portables? Le premier est plus excitant, mais ce doit être le deuxième…
Puis je me lève pour aller vadrouiller dans le marchés et les rues tristes. J'y achète une bouteille de kiwifresh (mon nouveau sponsor) et deux parts de gâteau (l'un bon, l'autre dégueulasse).
Puis je consulte mon guide, qui me dit "Musée Antonini". Alors je marche, je marche dans une longue avenue poussiéreuse et déserte, où je me sens aussi incongrue qu'un pingouin au Sahara.
Quand j'arrive devant un petit écriteau en face d'une décharge, je suppose que c'est là. Effectivement l'intérieur est propret et on peut y visiter plusieurs types de tombes et cercles d'offrande avec des pierres. Je refuse de payer un guide et l'autorisation de prendre des photos. C'est en cachette que je photographie et écoute le guide d'un autre groupe de riches péruviens.
Ce que j'en comprends surtout, c'est la puissance des cultures péruviennes autres qu'inca. Leur adaptation aux phénomènes d'inondation d'El Nino, par exemple, ou leur réutilisation des cimetières pour accorder les dieux. J'apprends aussi qu'une momie célèbre de Chaman a été volé par la femme de Toledo, le président péruvien de l'époque!
Dehors, je regarde les reproductions de tombes et d'aqueducs semés entre les arbres irréels et les… roues de bicyclette du voisin!
Alors que je reviens vers l'intérieur, le tenant du musée m'attend à la porte. Je crains qu'il n'ait découvert mon manège photographique et je grince des dents à cette idée. Mais en fait il me demande quel âge j'ai, pourquoi je suis seule, ce que j'ai fait, où ai-je aussi bien appris l'espagnol…! Et puis un jeune et beau guide de 24 ans arrive aussi. Le mec d'avant est appelé par des touristes et il sort. Le jeune guide, qui s'appelle Reynaldo, me dit qu'il voudrait approfondir le français pour son travail. Et tout seul avec un Assimil, il essaye mais c'est dur.
On sympathise et il veut absolument me faire profiter de ses connaissances de guide, me disant que c'est trop dommage de voir tout ça sans comprendre. Quand je lui dis que c'est l'aspect groupe touristique qui me rebute, il m'emmène seule avec son copain taxi pour voir les "lignes", pseudo-répétition d'un Nazca miniature. Une fois montés sur une colline, on a vue sur un désert caillouteux et séché par les vents, avec au milieu des sillons creusés, comme fait par des écoliers. Enfin, il paraît que c'est très vieux, que ça servait de rituel et que ça représente les agujas (tisseuses).
Voyant que la culture m'intéresse mais que j'en voudrais plus, il m'emmène plus loin voir des ruines encore en fouille, sans touristes et absent des guides je crois. Les temples taradones où ont régné il y a très longtemps les incachincas,mais ils ont déserté cette grande cité du pouvoir de manière brusque et incomprise. C'est sur cette cité-fantôme que les incas auraient rebâti un centre administratif et militaire, superposant les cimetières pour se protéger dans morts anciens.
On marche sur une grande route de sable où reparaissent des bouts d'os de camélidés, d'hommes. Cette route mène aux ruines encore quasi ensevelies du palais destiné au Curaca, le représentant inca. Il y a des restes de plante huarango brûlé puis plongé dans l'eau, de sorte à faire une matière imperméable. Aux périphéries il y a encore quelques pans de mur pour les réserves de bouffe des employés, qui avaient de simples maisons encore plus bas. Avant, il y avait aussi des fenêtres et des céramiques plus haut, mais tout a été vendu à des collections privées (les musées prennent ce que les collectionneurs ne veulent pas). D'après Reynaldo, les Incas seraient plus intelligents car pour diffuser leur puissance, ils ont su utiliser autre chose que le conflit; ils ont construit les routes et amenés les intellectuels reconnus de chaque tribu à Cusco.
Et puis je repense aux aqueducs en spirale avec ces canaux d'eau fraîche qui les relient souterrainement, et où on peut donc se baigner. Je demande donc au guide d'y aller. Il s'étonne. Je lui dis alors que c'est pas grave mais il réinsiste pour qu'on y aille après qu'on ait pris nos maillots. En fait, contrairement à ce que je pensais, c'est un endroit désert, on traverse un fleuve asséché semé de cailloux gris. Quelques personnes s'y lavent, eux ou leurs vêtements, au fur et à mesure du courant. On prend un endroit isolé, l'eau y est bonne et claire, le soleil se couche.
Dans ce cadre romantique à souhait vient l'inévitable, que je n'avais pas vraiment prévu, mais bon. Il est mignon et il connaît pas mal de choses; je me laisse aller. Au bout d'un moment, on essaie de retourner à mon hôtel, c'est plus confortable! Mais le type de l'hôtel refuse et mon petit guide réussit aisément à en trouver un autre pour l'occasion, coincé dans une ruelle sombre. Enfin, "aisément", il doit quand même certifier au vieux patron que je suis de Lima et non une touriste, qu'il n'y a pas d'embrouille, que je suis d'accord…Bon, on est tranquilles pour quelques temps dans cette chambre spartiate où le lit prend presque toute la surface du sol. On discute, on fait l'amour. Et il en connaît, des choses! Jusqu'à ce que le vieux type tambourine à notre porte pour qu'on s'en aille.
Je ne veux plus, je rentre chez moi et m'endors direct. On s'est dit au revoir en faisant semblant de ne pas se dire adieu, car j'avais dit que je partais demain en bus. Il me passe sa carte mais je sais que je ne le reverrais plus. Sans regret.