Mes rêves sont mêlés de fièvre, je sais pas trop ce que j'ai.
Au matin, je vais avec Katel laver mes fringues et celles d'Anna, encore plus malade que moi! Les culottes pendouillent partout dans la chambre, c'est charmant. Katel a des réparties qui me font hurler de rire et ça fait du bien! Mais je me rends compte qu'elle n'était pas toujours comme ça au village et a donc pu agacer Anna ou surtout Rachel par moments. Enfin, c'est le lot des voyages.
Dans l'enceinte étrange de l'hôtel, une bonne sœur se balade avec son perroquet tout droit sorti de la préhistoire et des mini-offrandes trônent dans les armoires à côté des assiettes. Moins bucolique, ces pouffiasses de serveuses mettent une demi-heure à mettre un sachet de thé dans de l'eau chaude!
Puis on va se balader en ville. Quand on rentre dans une librairie, on trouve des "Mein Kampf" sur le dessus des piles! On les planque en-dessous et on achète des légendes mystiques typiques du coin.
Puis on va chercher du shampooing au supermarché, lieu des riches où l'on sélectionne les produits des paysans… Enfin, on fait pas couleur locale dans ce supermarché ni dans la banque guindée; on est tellement des loques avec nos fringues pendantes et dégueulasses, nos cernes et nos sacs qu'on a l'air de camper partout où on va! Particulièrement quand on nous fait attendre, ce qui ne manque pas, on est quand même au Pérou. Ici, la vie est vraiment au présent; ni passé ni futur, on profite ou on attend sans se rendre compte du temps qui passe.
Rachael et moi allons au monastère Santa Catalina; petite ville dans la ville, cité de schtroumpfs utopique en version "spirituel". Enfin, utopique c'est beaucoup dire, je ne parlais que de l'architecture mais pas de l'inquisiteur raté qui a transformé ce couvent laxiste pour jeunes filles de bonne famille en prison à grenouilles de bénitier. Il a même condamné les petits escaliers qui menaient aux toits, car cet accès était manifestement à l'origine de grosses indésirées!! Mais ce village tout en rondeurs douces et colorées apaise sans qu'on y fasse attention, ça imprègne. Splendide et robuste, volumes cassés et sol pas droit, immuable et silencieux… C'est Alice au pays des merveilles, on a l'impression de sentir (pas au sens propre, car les fleurs puent!) vivre quelqu'un quand on touche les murs. Rachael partage cette impression.
Dans le parloir, la lumière translucide fait penser à un rayon de soleil entre les barreaux d'une prison. Des peintures mystiques ornent les murs sans qu'on les comprenne toutes, perdues dans ce dédale de l'esprit.
On marche dans le cloître des novices avec ses piliers bleus vifs et ses arcades envoûtantes, puis on déambule en silence dans le cloître des orangers, rayonnant de sa couleur orangée et de l'arbrisseau en son centre…
À côté de chaque chambre veillent des petits fours en triangle arrondi pour faire cuire le pain. Des trous de lumière adoucissent les intérieurs sobres, infirmeries, cuisines ou bains.
On se promène parmi les puits intérieurs et les fontaines gracieuses en attendant la lumière du soleil couchant sur les toits rondelets. On passe vite fait devant une salle à touristes pleine de dorures jurant avec la sobriété du lieu. Et on part à regret, on aurait pu y passer quelques heures de plus tellement c'était beau et désert.
Puis on rentre en passant par une petite boutique de peinture. Au milieu des toiles pour touristes (que je trouve jolies, cela dit), on remarque des toiles plus abstraites qu'on aime beaucoup. Devant notre intérêt, le tenant de la boutique parle avec nous et finit par nous montrer son atelier privé! C'est en fait un peintre reconnu ("Roca" de son petit nom d'artiste) dont les toiles, peintes à l'huile, sont renversantes; il y a dedans de la musique, des problèmes sociaux, de la danse et du mouvement, des visages et expressions, couleurs et lueurs… C'est magnifique, même si il ne se prend pas pour de la merde et ne nous offre qu'un catalogue pour deux. Et puis c'est très cher, malgré son prix d'ami de 200 dollars pour quelques centimètres carré de toile! J'achète un truc simple à touristes mais qui a la "patte" du type, et ça me suffit. Rachael m'avance en attendant que j'ai des sous, et je lui laisse donc la toile dont on est tombées amoureuses tout de suite. L'autre est bien aussi.
Puis on rejoint les filles; Anna téléphone à Hugo, son amoureux et Katel nous attend. Mes chaussures commencent à se décoller, on est crevées et Katel dit "ah bah oui, à 9h une verveine un supo et au lit!".
Le tout devenant hystérique quand les éléments coagulent, on chante "lilalilala", puis Katel va chercher à bouffer et ramène pain et fromage, mais aussi des knacki au poulet dégueulasses qui nous donnent encore plus envie de vomir! On jette lamentablement la dernière knacki sur la terrasse, pour voir si ça plaira au petit roquet de chien ("chichito" qu'on l'appelle, en hommage au chien de leur village). On fait une bataille d'eau. On fait aussi la queue pour aller boucher les chiottes!
Katel veut prendre des photos du désastre de notre chambre, et Anna dit "c'est moi que tu prends en photo?-Non, t'es trop moche!" OK, bonne nuit!