
Je fais des rêves plus désagréables; je visite le Louvre au Pérou, et puis je retourne en France pour une journée seulement; je dois reprendre l'avion à 4h du matin depuis un collège paumé où j'ai passé mon bac! Ma mère m'accompagne à contre-cœur, on se perd, c'est l'horreur. J'espère me réveiller pour être sûre que je suis bien au Pérou, rien ne me paraît moins sûr! Encore moins gai, je rêve qu'une gynéco de Saint Malo (que je voyais à cause d'un mal de ventre) me dit que je suis enceinte mais qu'en fait mon bébé est mort comprimé dans mes spasmes parce que je faisais trop de karaté tout en me privant de manger (souvenir d'une anorexie d'il y a quelques années). Camille me dira d'ailleurs que je me suis relevée en pleine nuit en lui disant "Mais qu'est-ce que t'as sur le ventre? Et par terre, c'est quoi?" Comme ça, je dirais que je parlais du fœtus mort. Est-ce une sorte de prise distance pour mieux résoudre ces réminiscences? En tout cas, c'est d'un glauque! Ca accompagne d'ailleurs le retour d'une peur du vide de la France et de Rennes. Les voyages forment la jeunesse, me direz-vous, c'est vrai que ça bouscule!
D'un tout autre registre qui me sort de ces idées noires, je crois entendre des "cuys" juste à côté de Mary! Ca me ferait rigoler qu'elle les entende, mais elle dort, mince! J'aimerais bien la réveiller! Je saurai après qu'ils sont bien à côté, mais séparés d'un mur, dans l'arrière-cour de Domitila.
Cette fois, si je me lève tôt, c'est pour laver à l'eau glacée mes doigts amoureusement recouverts de peinture à l'huile collée aux poils du chien! Il faut dire que Yoggi gémit de plaisir quand on le caresse, il ne doit pas en avoir souvent, c'est craquant! Je vois, une fois de plus, Don Rufino, puis Magdalena dans leur cour. Je croise aussi le mari de Griselda qui travaille le champ de Domitila, devant sa maison. Un enfant que je ne connais pas passe devant moi me demande "alors, tu dessines?"!
Une lumière splendide commence à baigner les pics rocheux de Ccaysampo, et les coqs hurlent quand le soleil se lève dans le ciel clair. C'est bien, ça va pouvoir chauffer et on aura une chance de créer enfin cette messagerie sur internet sans être coupé!
On va manger chez Brigida (notre logeuse de Chusakay), qui se montre plus aimable qu'avant mais moins fiable que Griselda et surtout moins douce que Domitila. Sa petite maison est mignonne, comme une petite cour bleue sicilienne ou les trous dans les murs font office d'armoire à rangement (pour des chiffons, chapeaux, fouets, frondes…). La radio à piles diffuse de la musique huayno dans les murs sans toits où du linge pend aux échelles. Les poules à moitié plumées courent sur le sol, et on voit les os de leurs ailes, leurs tendons et cous décharnés.
Pour le petit-déj, on a du pain et du beurre maison, incroyable! On l'a mangé jusqu'à la dernière miette, même si il n'est pas bon, ça fait quand même du bien. Mais après elle nous sert de la carabasse chauffée au feu avec du lait à l'intérieur. Ca n'a pas l'air si terrible, mais en fait c'est immondissimo! Heurk!
Quand on arrive à l'école, on remarque qu'ils ont les stylos gagnés aux concours. Nous sommes de nouveau au cours de dessin, mais le professeur (peut-être vexé hier) veut finir un autre travail, et on fait les potiches, s'efforçant de ne pas insister. En fait de "finir", ils "commencent" à peindre les couleurs primaires (un seul a de l'argent donc il fournit le matériel pour tous). Moi, je les dessine.
En anglais, on leur enseigne le salut (good morning…), les couleurs en montrant les vêtements, les nombres, et surtout notre chanson culte toute droit sortie de réminiscences primaires et qui sera réclamée par la suite; "HEAD, SHOULDERS, KNEES AND TOES, knees and toes, (bis) eyes and ears and mouth and nose, head, shoulders knees and toes, knees and toes"!
Puis on va faire des maths dehors parce que les salles de classe sont sombres et trop froides pour la concentration. On pose donc un tableau dans l'herbe en le faisant tenir avec des branches, et Mary fait la leçon pendant que des gamins jouent derrière le tableau. C'est chaud de ne pas se faire repérer à dessiner! Dès que je sors mon carnet, quelques uns s'exclament à voix basse "esta dibujando, esta dibujandome!). Je trouve ces élèves moins agréables que ceux qu'on a eu jusqu'à présent; ils appellent les espagnols les "conquérants" et, quand je leur apprends un peu de dessin, ils s'étonnent que Mary et Pedro ne sachent pas dessiner Pizarro, l'envahisseur espagnol du Pérou. Les espagnols sont ainsi vite stigmatisés à l'école; envahisseur économique sans vergogne, Pizarro est aussi dépeint comme un être représentatif mais rustre et bêta, c'est l'"éleveur de cochon". Petite revanche sur des siècles de colonialisme, c'est de bonne guerre…
On leur apprend quelques mots de français et "frère Jacques", puis quelques mots d'anglais et "Head, shoulders knees and toes". Quelque fois ils parlent qechua, sans doute pour jouer, nous signifier qu'ils ont quelque chose de plus que nous… Dans ce cas, on parle français, et l'astuce marche bien; on reparle tous espagnol! Alors que je reprête mon carnet encore et encore, certains veulent me l'acheter! L'un d'eux insiste, d'ailleurs! Malgré que j'argumente que ça n'a aucune valeur pour lui alors que ça en a pour moi, qu'il ne comprend pas ce que j'ai écrit et que mes dessins sont brouillons, qu'il n'y a qu'une petite partie sur Charcana, il répond inlassablement "À combien tu veux?"! Alors la parlementation la plus efficace consiste en répéter "non, je ne le vends pas".
On retourne ensuite chez Brigida, qui ne nous attendait pas de sitôt. Elle nous le reproche, d'ailleurs, car le déjeuner n'est pas prêt. Peu importe. On croise Henry, le craintif de Chusakay, qui travaille en fait pour Brigida avec un statut plus ou moins d'"adopté". Pour patienter, on suit alors jusqu'à l'estanque (étang-réservoir d'eau) sa fille Nery, qui revient de Lima où elle a travaillé comme dentiste-assistante grâce à la cousine de Domitila. Elle n'aime pas Charcana mais vient aider sa mère. Elle n'a que 17 ans, alors qu'elle paraît si lucide! Enfin, pas quand elle met à fond sa musique huayno aux relents de casserole chinoise, dont elle dit que les meilleurs auteurs péruviens sont à Ayacucho. Et bah c'est pas triste, si ça se trouve c'était mieux quand ils faisaient leur révolution, au moins ça faisait illusion (cf le Sentier Lumineux basée à Ayacucho). Puis Nery se colle invariablement à mon carnet pour tenter de reconnaître les gens.
Chez elle, il y a la grand-mère de 90 ans qui végète sur sa chaise, à côté d'un seau pestilentiel rempli d'épluchures… Au secours, on veut nous empoisonner! En fait, ce seau est pour les cochons, et nous on a un déjeuner typique de Charcana; soupe popata (lait, patates, fromage, œuf), cœur de yucca (arbre au goût de patate) avec du cochon d'Inde (bon mais spécial) et de la gélatine (premier dessert! Mais dégueulasse), plus quelques verres de vin de sa cave (on veut se prendre une cuite le dernier jour!). On la soupçonne de compenser son manque de gentillesse par un bourrage d'estomac…
Ensuite on retourne au front informatique, et on remporte la victoire haut la main! La boîte mail de Charcana est enfin créée! Pour consolider cette avancée, on dessine sur de vieux panneaux de papier les indications à retenir pour utiliser la messagerie. On tente de le clouer dans le mur friable et poussiéreux, et on fait le point sur les personnes à "initier". Des jeunes, de préférence. On est satisfait, Luz aussi.
Elle essaie ensuite de nous trouver des illias pas chères auprès de celles qui en tissent, mais elles n'ont aucune idée du prix! Après un marchandage très énergique, ça baisse de moitié en moins de deux! Elle en profite pour dire le mal qu'elle pense de Brigida, qui arnaque même les amis (ça on s'en doutait), et aussi du mal de Griselda qui serait égoïste et que Luz avait du mal à supporter au début, et enfin d'Edisson, qui serait réservé et sans amis. Il va d'ailleurs avoir 15 ans, mais Fortunato travaille toujours aux champs et il n'y a pas d'argent pour lui faire la fête qu'il faudrait. De fait, cet âge est ici un cap à célébrer dignement avec toute la famille, les amis même adultes… même si pour les garçons c'est plus les 18 ans, ben oui ils sont moins mûrs! On fête ça normalement avec de la "diana" (lait, coco et mani à macérer). Je ne sais pas si c'est une perche pour qu'on donne de l'argent, mais on décide simplement de faire un petit cadeau à Edisson; on retourne dans notre chambre pour rassembler une balle que j'ai dans mes réserves de cadeaux, des gâteaux des espagnols, et une carte où on signe tous et où je le dessine avec un ballon de foot.
Pendant le dîner, Nery nous pose plein de questions un peu naïves, comme Magdalena, puis elle nous lit des poèmes. La nuit est claire et les étoiles se prêtent au charme de la scène, mais en fait ça fait assez niais, surtout quand c'est entrecoupé de nos toux et crachats grippés et qu'on entend au loin les chansons d'Elvis Presley diffusées sur la place par Franklin, le secrétaire de la municipalité!
Ensuite on retourne vers la télé, où Mary voudrait rester. Mais on part assez tôt pour aller déposer notre cadeau, comme des pères noël, près des murs de pierres couverts de paille qui servent de chambre à Edisson et son frère. N'en déplaise aux espagnols, je préfère ça, qu'on n'ait pas à le confronter et qu'il se sente gêné, obligé de nous dire merci. Quand on revient, on n'est pas très à l'aise; les chiens de garde sont aux abois et quelques bouteilles de pochtrons volent dans l'air. Mais en cette heure grave, je m'impressionne moi-même; j'ai un peu de sens de l'orientation! Je suis devenue la guide dans la nuit noire! Je dois vraiment être fatiguée pour perdre mes habitudes désastreuses d'orientation…!