Je fais encore une fois des rêves bizarres… mais je ne m'en souviens plus.
Dès 6h du matin résonnent les appels téléphoniques incompréhensibles de Gaida. Je me lève alors pour admirer, à travers la trouée de ciel, le lever de soleil coloré sur les nuages devenant roses, jaunes, gris, bleus.
Je croise encore Don Rufino, tapant cérémonieusement sur une vieille machine à écrire avec des poules lui passant entre les jambes. Le petit Dani et un copain me disent bonjour en revenant des champs avec des herbes sur le dos, ayant juste le temps de se laver avant d'aller à l'école.
Pour le petit déjeuner, on a du lait entier sucré (ça change) … un plat de spaghettis à la sauce tomate chez Griselda, où tout le monde sauf moi se cogne la tête dans la poutre de ses portes basses. Griselda coiffe sa fille avant l'école sur fond de montagnes magnifiques et au milieu des cochons d'Inde, c'est presque irréel!Elle nous dit à quel point cette école est importante pour elle, qui veut que sa fille fasse des études, voyage. Tous son argent, selon elle, est destiné à ça. Discours relativement classique mais toujours touchant surtout dans le contexte, même si elle cherche pas à nous arracher des larmes.
Puis on va sur le chemin de l'école, après une dizaine d'années d'absentéisme. Chemin qui change par contres des rues de la de mon enfance bourg; ici, la rue est une piste et les maisons au loin sont des monts enneigés et précipices immenses! Les gamins en retard courent avec leurs livres sous le bras à l'appel des cloches. Ils se mettent à la queue leu leu par classe, toussent, jouent discrètement et époussètent leurs vêtements pour dire Buenos Dias aux professeurs (jeunes et habillés en survêtements!).
Puis on se répartit les cours; Pedro et moi allons au cours de dessin et de maths. Je fais le premier, Pedro le deuxième (je dessine la classe pendant les équations). On entre donc dans cette salle décrépie au sol de terre et aux murs fendus. Les vitres sont cassées, les tables peu nombreuses. Quand un élève s'assoit, la chaise plie et se casse!
Une fois les présentations faites, je fais travailler les visages, les expressions (peur, surprise, ennui, sommeil, colère, rire, pleurs), les différentes formes (de nez, de bouche, d'yeux), les silhouettes (debout, assis, jogging, danse, fatigué, cerf-volant). En plus je suis artificiellement flattée et mes piètres compétences font figure de génie, car le prof de dessin ne sait pas dessiner. Quand je le fais venir pour qu'il donne l'exemple, son trait est plus maladroit que les enfants!
Cette ignorance se retrouve dans d'autres matières; à la récré, mary et Camille nous racontent leurs cours de géographie; les élèves ne connaissent ni les croissants, ni le Big Ben, ni un mot d'anglais. La prof de géo est tout aussi incapable en anglais et croit juste savoir que les beatles sont français! Comme pour toute récré, on a notre tasse de lait chaud et épais qu'on vient chercher à la marmite, accompagnée de gâteaux gouvernementaux bien chimiques (orange fluo! Faut avoir faim!). Je dois montrer mon carnet du début jusqu'à la fin au moinsune dizaine de fois aux curieux. Certains élèves courageux continuent leur cours d'éducation au travail (broderie, couture, cuisine). On recroise dans la cour le craintif de Chusakay, sans savoir dans quelle classe il est.
Puis on monte dans une classe en ruines perchée sur deux pylônes de béton, sans fenêtre et comme seule porte un trou béant dans le mur pourri. On y donne une sorte de cours d'éducation civique ("tutoria") avec des élèves plus attentifs car plus âgés (il y a en moyenne 2 ou 3 ans de différence entre les élèves d'une classe). On présente ainsi dans un tableau les problèmes des jeunes en Europe et à Charcana; Dans les deux, les études sont dures, d'où un problème d'école buissonnière, et il y a une forte différence public/privé. Mais en Europe, il y a une discrimination religieuse et linguistique à cause de l'immigration, alors qu'à Charcana c'est surtout le manque de matériel, de formation des professeurs e t d'études supérieures (travail dans les champs prime) qui importe. Mais ils ont quand même l'avantage d'un meilleur climat et d'une bonne santé ainsi que de beaux paysages, de petits effectifs, une connaissance sur la nature, une mixité d'âges qui stimule. Les solutions seraient des subventions d'État, des dons et moins d'impôts, un accès au savoir et à internet. Ils croient en l'avenir de l'agriculture en pouvant l'exporter, mais ils admirent beaucoup la ville, la connaissance et rêvent de l'Europe tout en sachant combien sont compliqués les problèmes de l'immigration.
Par contre, gros débat, ils sont tous pro-Bush et pro-peine de mort pour tous les violeurs! Un choc médiatique a mis en évidence tous les viols pour orienter le faux-débat sur la loi punissant de mort automatique tous les violeurs. On discute cela en disant que personne n'a le droit de décider de donner officiellement la mort à quelqu'un, surtout pas au nom de la justice! Ils disent que la prison est l'université de la délinquance et qu'il n'y a pas assez d'argent.
Pendant que je dessine la classe, Edisson nous dessine Pedro et moi. J'ai l'impression que ça devient une sorte de jeu de pouvoir qui pourrait vouloir dire "moi aussi, je peux emprisonner l'image des gens".
À la fin de ce cours, on fait un foot avec vue sur les névés du mont Solimana, sur un terrain encore plus grand que le premier jour. En clair: on crache plus nos poumons qu'un fumeur accro à ses 3 paquets par jour depuis 40 ans. Pedro est enchanté en tant que passionné du ballon rond, mais il admet que c'est moins fatiguant à la télé. Et oui.
À 14h30 c'est la fin des cours. Après avoir déjeuné, on va chercher le matos arrivé hier soir pour peindre les panneaux de signalisation. Enchantés de pouvoir remplir une de nos missions principales après avoir passé plus de la moitié du séjour ici, on s'y attaque avec entrain. Je commence par dessiner au crayon les symboles du site et les lettres, puis on peint de nos doigts (faute de pinceau potable) avec de la peinture à l'huile d'extérieure, soit rouge soit verte. On est l'attraction de l'après-midi auprès des enfants rentrant des champs!
Arrivés au dernier des 5 tableaux, on a un doute quant à ce qu'on doit y mettre. On va donc voir Luz dans sa sympathique maisonnette pour demander son avis, et elle s'exclame de surprise; elle pensait que, depuis toutes ces heures, on ne travaillait que sur UN tableau! Rythme péruvien, ça c'est sûr. Elle est tellement surprise qu'elle sous-entend qu'il faudrait tout refaire pour mettre des symboles administratrifs spécifiques, selon ce qu'avait dit une autre volontaire… Un peu dépités, on laisse tomber pour le moment, de toute façon la nuit va tomber.
On retourne chez Domitila remplir les fiches d'AEDES sur ce qu'il faut améliorer dans les sites touristiques qu'on a vus. Pour signer, on met "San Pedro et Cie", parce que c'est toujours à Pedro qu'est confiée la clé de notre chambre!
Domitila est triste qu'on ne loge plus chez elle, et nous aussi. Pedro l'appelle "tia", et effectivement ça lui va bien. Elle nous raconte que les papillons de nuit porteraient des messages cachés, et je trouve ça beau. Mais pour que plusieurs puissent expérimenter et tirer un revenu de l'hébergement, ça roule.
On va donc chez Griselda prendre un matecito, et elle est bien plus aimable qu'au début! On rit avec Mary et sa peur des cuys, on parle de tout et de rien, du "cafe cortado" de barcelone (avec la moitié de lait) jusqu'au dernier match de foot. Qu'on se sent bien!