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peru06
Description du blog :
Histoire et images d'un périple latino-américain vécu de l'intérieur
Catégorie :
Blog Voyage
Date de création :
01.04.2007
Dernière mise à jour :
11.08.2008
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10 août, retour de Chusakay et farniente

10 août, retour de Chusakay et farniente

Posté le 04.08.2007 par peru06
Au matin, je me lève alors que les autres dorment encore, comme d'habitude. J'écoute paisiblement les chants d'enfants, les sifflements d'adultes, quelques tambours et flûtes. Deux travailleurs me regardent plus loin, une tasse fumante entre les mains. Je regarde avec amusement les "palomas" que Fortunato et Edisson tirent à la fronde. La lumière orange se dépose sur le sommet des montagnes. Des silhouettes endormies vêtues de chapeaux et de manteaux poussiéreux traversent le village, sans un bruit, comme des fantômes quotidiens. Ils tournent la tête en ma direction (sans doute à cause de mon pull trop coloré, j'avoue que ça pète un peu!), puis s'en retournent nonchalamment à leur trajet, en crachant et discutant au milieu des chiens errants. On voit beaucoup d'ânes aux oreilles coupées, apparemment pour savoir à qui ils appartiennent (!!). Un bruit d'écrasement du fond d'une hutte m'intrigue, une femme semble battre quelque chose dans l'ombre enfumée de sa cabane. Peut-être du maïs, tout simplement, mais le fait de ne pas le savoir embaume de mystère ce geste quotidien.
Deux gamins vont chercher des chevaux, et je crois distinguer que l'un d'eux a mon crayon dans la poche! Effectivement, quand je lui demande où il l'a eu, il me répond l'avoir trouvé près de la rivière où on s'est promenés hier. Je le lui échange contre un autre car c'est un bon stylo-feutre, utile pour le dessin. Il me l'accorde un peu déçu, car il avait trouvé comment siffler à travers le bouchon (ce que je n'ai jamais réussi à refaire d'ailleurs!).
On prend un petit déjeuner gargantuesque; c'est pas possible, on veut nous engraisser comme des porcs!
Ensuite, pendant que le type bourré d'hier veut me réexpliquer comment apporter le vin à sa sœur (il est toujours aussi plein dès 8h du matin), une femme elle aussi excitée arrive. Elle s'indigne et dit qu'on devrait faire des études plutôt que de venir là avec leur argent, au milieu de gens pauvres dont les enfants doivent travailler, sans apporter quelque chose… Un attroupement se forme, et Fortunato suivi d'autres personnes répond que les gens ici ne sont pas pauvres mais en auto-suffisance, que nous faisons des études, que nous donnons de l'argent et que nous cherchons à promouvoir une activité touristique qui bénéficierait aux gens d'ici. De plus, on ne demande que ça, travailler! Mais on nous traite comme des touristes qu'il faut occuper, des gens aisés qu'on méprise sans comprendre, comme si on voulait se donner bonne conscience sans vraiment aider… Cette femme et d'autres sans doute ne nous comprennent pas, et même si il y a du vrai dans ses suppositions jusqu'à présent, c'est blessant.
On finit par partir avec 4 gamins dont les familles n'ont pas de chevaux; ici, les familles savent tout des autres et les rancoeurs sont sourdes. Aucun cheval ne sera prêté et ils montent à pied, sous le soleil brûlant, en faisant des courses entre eux et en prenant des raccourcis sur les caillasses brûlantes. Ils ne paraissent pas si fatigués malgré ce soleil de plomb et ces montées vertigineuses.
On s'arrête à l'"estanque", réserve d'eau de la montagne glacée! Ca n'empêche pas 2 d'entre eux de nous demander des bouteilles d'eau vide pour les relier d'un fil (fait à la va-vite avec de grandes feuilles sèches) et ainsi s'en servir de bouées! On mange un peu de maïs en attendant.
Puis on reprend l'ascension montagnarde. On plaint les chevaux, qui transpirent énormément, mais on les admire aussi pour leur adresse dans les caillasses. Ils ont une crinière laissée longue près de la selle pour qu'on s'y accroche dans les montées. Mon cheval s'appelle "Soro" (renard, d'après sa couleur), celui de Mary "mala cara".
On fait une pause frites. Mary montre l'appareil et prend des photos avec la bande de gamins à l'allure d'équipe sportive, puis ils se mettent tous autour de moi et me regardent dessiner la selle rustique (un bout de cuir sous trois couches de couverture), puis ils observent mon couteau CRKT. Petit moment absurde d'angoisse. Mais ils sont rigolos, complices. L'adolescent craintif, Henry, est nommé "le voyageur" et vient travailler aux vignes de temps en temps, pas pour les même personnes. Edisson me raconte ça pendant qu'Henry, fatigué, repart au village chercher un cheval. Ce dernier trotte drôlement bien et nous rattrape vite fait à la fin de la sieste!
Puis on reprend la route du combi, on a quitté la montagne menant à Chusakay… La montagne semble saigner tant sa terre est rouge. Dans une courette intérieure, la viande sèche à côté du linge sur des cordes entre deux troncs d'arbres maigres. Les deux gamins les plus complices de la bande, avec leurs maillots de sport, se tiennent la main; ça contraste avec leur assurance de travailleurs des champs, et ça rassure en même temps! Le travail n'a pas tout à fait volé leur innocence! Puis ils grimpent sur un rocher et sautent derrière nous, derrière la selle même, comme Lucky Luke! On voit qu'ils n'ont pas encore grand chose à risquer à sauter comme ça jambes écartées!! On croise des agriculteurs qui prennent le blé à la main, le battent avec un bâton. Les gamins, pour ne pas se faire voir sur les chevaux par des connaissances, descendent juste avant. Cette peur du qu'en-dira-t-on m'empêche aussi de marcher à côté du cheval ou de prêter le mien à Edisson, car en cette 6ème heure le cul posée sur cette selle inconfortable, je commence à être naze et mes mollets sont irrités jusqu'au sang!

Une fois qu'on arrive, on a un déjeuner avec du maïs craquant (le meilleur selon moi! Le bouilli est moins bon), mais le sucré nous manque; le sucre en lui-même ne se trouve qu'à Cotahuasi et coûte cher, et les fruits ne sont pas de saison; la seule façon d'en conserver est d'en faire du vin! On n'a donc droit qu'à des frites, du riz, de la viande, du fromage, du maïs!! Très diététique!
On a des problèmes de logeuses, et on doit trimballer nos sacs d'un bout à l'autre du village. Mais à part ça, à 15h30, il n'y a rien de prévu pour le reste de la journée. On essaie de parler à Luz du fait qu'on soit volontaire et non écotouriste, qu'on était donc censés apporter quelque chose de plus. Camille attend en effet plus des remerciements pour cette action que le mépris qu'on a éprouvé à Chusakay. Elle ne comprend pas que cette action constitue aussi une manière de les envahir tout en se donnant bonne conscience. Notre programme ambigu peut laisser penser qu'on reste des touristes devant décrire l'éventail touristique (gastronomie et contes traditionnels) et éventuellement peindre des panneaux touristiques indiquant les sites majeurs. On doit le faire demain, mais bon je ne pense pas qu'ils aient vraiment besoin de nous pour trois coups de pinceau. Enfin.
On profite de l'après-midi pour quelque chose de moins cérébral mais tout aussi nécessaire; laver notre linge dans l'eau froide des canalisations ou du lavabo, au milieu des haricots, des piments et du maïs à sécher. Le vent nous glace et nous couvre de poussière, tout comme nos fringues tout juste lavées... Puis un gamin vient nous offrir du café et du pain… Ils veulent vraiment nous engraisser! Et en plus, ça renforce l'impression d'être des seigneurs non intégrés.
Quand je traduis à Camille, Luz croit qu'on dit du mal d'elle! Elle rajoute en riant mi-figue mi-raisin qu'elle va parler en qechua aussi, si on continue... Bon, sympa. Fortunato, qui est aussi là, regarde Camille qui décroche donc rapidement des conversations espagnoles. Mais il ne sait pas pourquoi, et l'appelle donc "la pensadora"! Ca restera! C'est vrai que si tous les gens qui ne comprenaient pas fermaient leur gueule… Ca serait différent. On va pas dire en quoi, je laisse chacun s'imaginer.

On croise des policiers armés de mitraillettes viennent soit-disant faire leur ronde à Charcana mais ils vont surtout boire un coup dans la petite boutique en dessous de notre chambre, même si elle est fermée! Il y a de petits commissions et arrangements, semble-t-il… Le bruit de leur travail consiste en des chants et des guitares.
On se promène, et les petites cours intérieures à découvert sont trop mignonnes, ça me rappelle les maisons siciliennes dont parlait Anna. D'ailleurs, quand je pense à elle, je me dis qu'être séparées fait sans doute du bien à notre voyage, ça change. Puis on rentre dans la chambre. Camille lit Anna Gavalda "Ensemble, c'est tout" à la lueur pâle de la bougie qui fait danser des ombres envahissantes.
Mais je ne veux pas lire, à vrai dire je n'en ai aucune envie; juste profiter de tout ce qu'il y a autour, à la bouddhiste. Je ne veux même pas de mon MP3. Les chiens aboient, des enfants crient dans leurs jeux et les grillons s'activent avec la nuit qui tombe. Le linge sèche dans la chambre. On a froid et mal au ventre, mais l'ambiance me réchauffe, on est ailleurs.
Puis on discute, Pedro nous raconte que sa mère vient d'adopter une chinoise d'un an et demi (il a fallu 3 ans pour rassembler tous les papiers nécessaires)… Si fait que quand elle aura 20 ans, Pedro en aura 40!! Bizarre, comme truc. Surtout quand on plonge ça dans le contexte d'un village où le mot "adoption" ne doit pas figurer dans le dictionnaire oral…
On va dîner dans la cuisine, toujours dans un bâtiment ou une cour séparé(e) des chambres. La fille de Domitila nous pose plein de questions; elle est un peu simple d'esprit mais bonne enfant. On se couche, lourds de sommeil.



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