Je me réveille tôt à cause de la lumière du jour, des bruits de douche et de molards… Pour le petit déjeuner, on a un "api" (boisson chaude, épaisse et sucrée de maïs rouge), un œuf frit et du pain. Sur la table, il y a aussi de l'alcool de cacao à 25°C mais j’ose espérer que ce ne soit pas un équivalent du nesquik! La mère est gentille, mais semble absente, un peu naïve elle aussi. Elle nous fait de grands adieux déchirants, c’est sympa madame mais on se connaît depuis un quart d’heure où on a dit des banalités…!
On sort de Tacna, assez riche (auparavant chilien), où tout le monde nous "bloque" comme dit Anna (traduction ; ils nous observent avec intensité). C'est la première fois qu'on se sent plus pauvres que nos voisins en ce pays!
On visite les banques à nouveau. La banque, c’est le petit rituel poétique où toutes sortes de pensées pacifiques vous semblent soudain d’une absurdité incomparable… Un vigile moustachu nous surveille longuement, j’ai même l’impression qu’il va nous demander quelque chose quand on nous envoie dans une autre pièce. Dès qu’on veut sortir de cette dernière, le moustachu nous attend. Ok, calme, on attend. On attend devant un guichet sans employé (c'est le seul), alors que d’autres guichets attendent des clients. Non, il faut respecter le petit écran qui a dit « ticket n°618 appelé au guichet n°31 ». L’autre cruche qui doit nous servir arrive avec encore ses clés de voiture ou je ne sais quoi, son sac à main très kitch, elle enlève en riant son châle et son manteau, discute avec les autres… Penser au bruit de chaque goutte dans une vague… Elle passe deux coups de fil pour raconter sa life en même temps que de se racler les ongles avec un stylo, et puis, enfin, elle se rend compte qu’on est quand même là et qu’une queue s’est formée derrière nous. Une dame passe même avant nous ! Non, ce n’est pas un ring de boxe,on se calme, d’ailleurs tout le monde trouve ça normal. Ca dure longtemps en plus, elles ont l’air de papoter. Pitié mon dieu, si tu existes, pourquoi nous fais-tu ça ? Et c’est notre tour. Elle nous fait signe qu’on approche, remet son écharpe et son brushing en place, puis prend en compte notre requête. « Vous êtes française, ah bon ? Vous connaissez Zidane alors ? Ah je suis fan mais vraiment ! Si vous le croisez, dites-lui qu'il a une fan à Tacna…! » Elle nous aura au moins fait rire sur la fin, cette conne.
Une fois munies de sous pour partir, on marche jusqu'au terminal terrestre pour trouver un bus à midi à moins de 20 soles jusqu'à Arequipa. On n’a pas trop de mal à trouver et on a même l’embarras du choix ! Dans le terminal résonnent les appels des rabatteurs cherchant à occuper les places vides avant le départ imminent; "ArequipArequipArequiiiiiiipaaaa!" On se prend un empanada poulet-jambon-fromage, regardant rêveusement les bus partant pour l'intérieur du Chili, l'Argentine, le Venezuela, la Colombie… On a une telle impression de liberté! Allez, on se casse à Caracas… Mais on a fait des choix. D’ailleurs, Anna fait un peu la gueule depuis hier, et l'approche du stage doit y être pour quelque chose. Pourtant, moi j'ai quand même envie de voir ce que donne ce stage, de me poser pour approfondir, tenter un autre type de voyage…
Puis on démarre. On traverse des déserts parsemés de cimetières paumés, en plein milieu du sable et des cailloux sur le bord de la route. Il y a des sortes de champs délimités par des rangées de cailloux peints (en blanc, rouge, rose, bleu), et où sont dispersés des monticules de pierres parfois surmontés d'un arbuste. Étrange scène, comme une propriété absurde dans un royaume étrange!
Il n'y a aucun touriste dans le bus. Beaucoup de femmes voyagent seules avec leur ballot. On croise les habituels ambulantes et "speakers-vendeurs" dans le bus, que ce soit de pauvres bougres vendant quelques bonbons, ou des publicitaires voulant vendre et promouvoir un produit industriel (comme le "moni", herbe miraculeuse qui soigne du furoncle jusqu’au sida en passant par l’infarctus et les panaris!).
On est stressées par de fréquents contrôles de police, où ils ramassent tous les passeports et fouillent les bagages avec une délicatesse douteuse. Ils semblent chercher quelqu'un. Et c’est marrant, alors qu’Anna et moi sommes mal à l’aise et les voyons comme des ennemis, le contact entre locaux et policiers, depuis le début, semble être compréhensif et amical.
On arrive à Moquega vers 16h. Des ambulantes nous assaillent dès la sortie du bus avec leur pains, choclos con queso (maïs bouilli encore dans sa feuille avec du fromage), gaseosas (boissons fraîches), lomo saltado (carrément un plat de bœuf sauté), agua… On voit aussi beaucoup de panneaux de prévention routière ("tu familia te espera" pour la ceinture (objet qu'il n'y a pas dans les taxis à l'arrière, cela dit!), pour la vitesse, les dépassements sur les chemins sinueux des montagnes…) et un panneau encore plus insolite, d'un tout autre type de prévention; « interdit d'uriner sous peine d'arrestation »!!
On reprend la route, alors que la brume se pose sur le désert toujours plus plat. Sa terre prend une teinte rouge, d'où se dressent les fantômes de pierre comme des âmes oubliées qui reviennent à notre souvenir. C'est comme le train d'Arica à Tacna, on a l'impression d'entrer dans un autre monde. Les étranges sables gris dans le paysage marbré de blanc font croire à une vallée lunaire. On aperçoit de loin la silhouette spectrale d'un cheval noir. Peu à peu, la brume et la nuit donnent l'illusion qu'on roule sur un champ de nuages, et la poussière blanche ressort au clair de lune.
Une fois que la nuit est noire, l'attente s'allonge interminablement. On s'accroche, ankylosées, aux pancartes répétitives et aux faux espoirs des camions qui passent, des petits villages après les méandres de la route. Pourtant, au bout d'un moment, on aperçoit de loin Arequipa, fleuve d'étoiles oranges scintillant sur cette mer noire, comme les reflets d'un soleil en éclipse. Mais même cette vue s'éternise. On la voit, ça disparaît entre deux montagnes, et elle reparaît toujours aussi lointaine.
À 20h enfin, on arrive. On se fait avoir par un taxi qui nous demande deux soles pour 3mn de voiture, jusqu'à l'hôtel "el indio dormido" (où les touristes semblent aussi "dormidos" parce qu'on ne voit presque personne!). On va manger un quart de poulet-frites dans un resto bondé, puis dans une petite boutique à côté de l'hôtel, on déniche deux parts de gâteau entre les clous et les sacs de jute (un au chocolat, et un croissant au "dulce de leche"). On va les manger sur la terrasse de l'hôtel, dans un hamac, tranquillou, même si la femme de ménage nous surveille de manière très discrète (on a failli lui rentrer dedans en ouvrant la porte)!
Puis on va se coucher pour notre dernière nuit dans la même chambre. Anna éteint la lumière. On éclate de rire, car la lumière du couloir nous éclaire en fait plus que celle de notre chambre! On s'installe, j'enlève mes fringues avec bonheur; pour une fois qu'il fait chaud, je peux dormir sans rien, et ça fait du bien! Je préfère ne pas m'interroger sur la propreté des draps, en attendant, je savoure leur contact sur la peau…
On se souhaite bonne nuit. Silence. Soudain, Anna se dresse sur son lit en s'exclamant "La poubelle des chiottes est encore dans mon ancien appart"! On éclate de rire à n'en plus pouvoir, ça restera dans les mémoires!