Je fais peu de rêves, la nuit est paisible. Du coup, le matin, je réfléchis. À force de parler mystique avec Anna et de découvrir ces traditions ésotériques partagées par toutes les couches de la société bolivienne, j'en viens à discerner peut-être un espèce de sens à la vie; un sens qu'on ne saisit pas, au-delà de nos apports matériels, une contribution à un équilibre inconnu. Du coup, on peut se demander quel sens a cette vie matérielle (études, politique…). Mais c'est sans doute un des nombreux aspects de cet inconnu, dont on peut se servir pour un dessein plus large et spirituel. À travers ces réflexions, je réorganise ma vie en France; participer à une association de commerce équitable, faire plus de croquis, travailler à Complétudes, accueillir des gens d’Hospitality club, faire de l'Aïkido… Sans vouloir imiter Anna, que j'apprécie tant et qui paraît si forte, ça relance une de ces envies que j'avais perdues un temps.
On va voir la ville. Les klaxons et les voix de radio résonnent comme un appel du minaret! On se pose sur la place principale où les cireurs masqués font leur œuvre (on ne comprend même pas qu’on accepte de se faire cirer les pompes), des musiciens font un petit concert, les vendeurs de glaces font résonner leurs petits klaxons, les pigeons sont aussi chiants qu’à Venise, un argentin vend toutes sortes de babioles inutiles accrochées partout sur son vélo…
Puis le pragmatisme reprend le dessus ; on se dirige vers la banque, car Anna n’arrive pas à retirer au guichet automatique. L’attente interminable commence ; au début on attend debout avec notre ticket, puis on va s’asseoir dans une autre salle sur des chaises en plastique, et enfin on arrive dans la dernière pièce où on attend au moins deux heures. Alors que nous commençons littéralement à imprimer nos reliefs dans les fauteuils, on observe que tous les employés semblent faire autre chose sur leur ordinateur; regarder leurs mails, naviguer sur un site gore avec des photos d'enfants défigurés, faire une réussite…! Trois heures plus tard, après avoir été envoyés de bureaux en guichets et une rapide confrontation visuelle avec le dernier employé censé nous servir, on sort enfin avec de l'argent en liquide.
Une fois sortis de la banque, on se réimprègne de cette ambiance particulière ; de nombreuses coccinelles (les voitures, hein) et de véritables dinosaures citadins dévalent les rues crasseuses sous leur toit de fils électriques, je veux parler de ces gros bus verts pomme avec écrit en grosses lettres de couleur "Dios es amor"… Plus prosaïquement, la résonance des gros molards ou cette gamine qui baisse son pantalon en pleine rue pour uriner devant tout le monde, me tirent de ma rêverie.
Pendant qu'Anna va au cybercafé, je lis son journal "la Republica", parlant des moyens de pression du pouvoir, des guerres civiles à l'horizon… Intéressant, ça paraît assez révolutionnaire comme journal. Plus qu’au Pérou, en tout cas.
On va déjeuner en achetant à une ambulante une "saltena" (sorte de fourré au poulet avec des légumes et du cumin), un empanada (pain et fromage) et un dessert. On regarde la scène de la vie quotidienne et on parle des nombreux couples qui se "léchouillent" sans complexe, contrairement aux amoureux qui se bécotent sur les bancs publics sous le regard oblique des honnêtes passants européens.
Puis, après la pause digestive, on fait l'inverse d'hier; Anna va au "mercado de las brujas" pendant que je visite le musée de la coca… envahi par les français! Il n'y a plus de guide écrit, mais l’espagnol me reste plus compréhensible que l’anglais !
La coca est d'abord utilisée comme médecine (diagnostic, anesthésiant) à partir de son huile qui remplace l'alcool sous les préincas. Traditionnellement, c'est un rite pour après le travail ou pour une célébration religieuse, une offrande et une communication avec la Pachamama. L'usage de la coca a notamment été initié par les Incas à partir de Cuzco. En Afrique, elle ne s'est pas mastiquée mais a été aussi utilisée pour la médecine.
C'est un signe de résistance (notamment au mal des montagnes) et de créativité des peuples qui l'ont mastiquée comme une boule dans leur joue, en extirpant le jus pour l’avaler puis recrachant la boule noircie. Ces civilisations étaient dans les Andes et autour du lac Titicaca (connues pour leurs conquêtes et inventions marines (Tiwanaku), leurs céramiques et leur génie agricole…)
Pendant l'esclavage des incas dans les mines, c'était leur substitut à toute nourriture, et ils étaient productifs ainsi (ce qui a conduit l'Inquisition à vite annuler son interdiction). Des études en montrent en effet les qualités nutritionnelles, les avantages sur la respiration, la tolérance, (mais pas forcément l'efficacité), le travail, l'absence d'embolie, les sucres…
Au XIX°, le commerce en était légal et plus fructueux encore que l'or et l'argent du fait de son utilisation par les transnationales (vin français Mariani vanté par Léon XIII, Coca-Cola (sans coca depuis 2000)).
Il fut interdit en 1905, alors que la coca peut être un substitutif à la cocaïne et au crack (produits occidentaux), qui n'ont eux aucune des propriétés bénéfiques de la coca tant elles sont recoupées chimiquement, juste pour l'effet rapide, à force d'en vouloir plus.
En 1950, l'ONU la définit comme cause de la pauvreté des pays producteurs. Des conventions rendent plus sévères les dispositions internationales. Mais depuis la prévention "no a las drogas", la consommation a été multipliée par cinq!
La guerre de la coca depuis 1950 a fait beaucoup de morts. Pourtant, de l'Occident vient le plus important du narcotrafic; les banques qui blanchissent et les entreprises chimiques qui produisent (Amoniaque, Acide, Oxyde, Kérosène… après qu'on ait obtenu des feuilles andines de la pâte de coca de la jungle). La police locale mal payée ne réussit guère qu'à coincer des gamins de neuf ans, d'anciens mineurs et des paysans qui n'ont que ça pour survivre.
Au musée textile et de l'artisanat d'à côté, j'achète un pull coloré en laine de mouton à cinq euros, avec des petits bouts de bois qui piquent, ainsi qu'une écharpe. Ce pull sera ma figure de proue péruvienne !
Après avoir oublié mon code PIN, je finis par me faire bouffer ma carte dans un guichet dont la banque est fermée… Il faut attendre 9h demain matin, alors qu’on veut partir pour le Chili après-demain et je n’ai presque plus d’argent pour payer le billet ! En attendant, je demande mon code par mail aux parents. À mon tour d'être stressée par ma carte bancaire!
On va dîner dans une sorte de grand restaurant populaire couvert, séparé de toiles entre lesquelles branlent des tables étroites. On y a de la soupe, du riz, de la macédoine, de la viande et de la mayo pour 3 bol, soit environ 25 centimes d'euros ! Ca fait presque honte… Pour 3 euros, on n’aurait même pas ça…
On voudrait voir le « concert pour la démocratie » qui s'installe sur une place, avec ses panneaux et ses musiciens traditionnels. Mais après avoir vu un marché d'artisanat, Freddy est fatigué et veut rentrer. On n’insiste pas, on ne va quand même pas forcer notre hôte !