Le matin où l'on peut enfin dormir (sans trop de rêves), ce sont les meuglements de la vache plus que le chant du coq qui nous exaspère! Je défie les végétariens d’y rester sereins. Les pépiements et la pluie qui goutte sont si doux à côté… La moustiquaire est comme une bulle confortable, une sorte de nuage même si en dessous ce sont deux couvertures sous quelques planches inégales !
On se lève à 7h30 et nous partons à 9h pour aller voir un autre écosystème. De beaux papillons roses et bleus volètent autour de nous, tandis qu’on passe de paysage en créature, comme Alice au pays des merveilles…
Dans la série cuisine, on voit l'arbre à piment, utilisé jeune pour la cuisine et plus tard pour le mal de gorge, mais encore le mythique arbre à cacao, dont les fruits sont coupés à la machette, broyés et séchés quand ils sont jaunes. C’est l’arbre à chocolat ! Il y a aussi différentes variétés de maïs, de bananes (d'origine espagnole). Les bananiers font ainsi leur réserve d'eau en la filtrant par leurs tiges pendant la saison sèche. Décathlon a pas encore fait ça ! Ils sont toutefois menacés par les champignons mortels qui poussent sur leur tronc (nous c’est sous le pied et dans une voiture ; kif kif). On aperçoit par terre une castana, une coque de noix de 50 cm, abandonnée par un rongeur nocturne (on le reconnaît par le petit trou au sommet). Il y en a une autre coupée en deux par une machette, probablement pendant la saison, entre décembre et janvier. Elle contient entre 15 et 20 noix du Brésil ; c’est un arbre présent dans la jungle bolivienne, péruvienne mais surtout brésilienne. Hernan nous les coupe grossièrement à la machette, et elles ont un bon goût d'amande. Elles se récoltent normalement en de multiples sacs de 80 kgs sur les pistes, transportés à dos d'homme. On les sèche puis les met dans l'eau pour qu'elles s'ouvrent aux 3/4, et le fruit à l'intérieur se détache sans problème. De son arbre entaillé sort un liquide paraissant être du miel, mais qu’il ne vaut mieux pas goûter sous peine de mauvaise surprise ; c’est en fait de l'huile qu'on fait bouillir pour ensuite en faire des cosmétiques !
Dans le genre utile, les arbres à piquants (pijuayo) servent aux indigènes à faire leurs arcs et la partie pénétrante des flèches à partir de ce bois très dur et flexible. La feuille de cana cana sert contre la fièvre, le sano sano contre le mal de reins. Une liane, une fois séchée, peut servir de pansement pour cicatriser une blessure (le guide, une fois blessé à la jambe, a été sauvé par ça). Les capilona, eux, servent aux tribus Amayacas pour se soigner des moustiques qui pondent des œufs sous la peau. On en extrait un jus jaune qu’il faut masser sur la tâche noire que forment les œufs multipliés, qui finissent par ressortir 8 mois après. Hernan nous montre la cicatrice impressionnante qui en reste sur le haut de son bras. Sympathique ! Le paico lui a servi d'antiseptique, et la yarraquina quina lui a servi contre la fièvre (origine de la quinine). Elle se coupe en morceaux noirs au goût très fort, servant particulièrement contre la très crainte malaria (issue des moustiques). Il y a ici peu de cas de Dengue (moustiques) mais plus à Iquitos (jungle du nord du Pérou), où il y a encore des morts et des campagnes de prévention. C’est bien la jungle, c’est complet ; y a les maladies et les remèdes !
Les nombreuses cigales font un bruit de klaxon, vive le murmure étouffé de la nature encore une fois ! On voit sur le sol de petites "cheminées" de terre cuite, qui continuent jusqu'à une vingtaine de centimètres sous le sol. Un œuf de cigale y est pondu, et le bébé brise le sommet de la cheminée pour sortir (de l’escalade à la naissance, non mais les barbares alors). Les araignées y déposent parfois leurs propres œufs, ça fait de la bouffe à domicile (les œufs de cigale).
Une énorme toile d'araignée barre d’ailleurs le chemin entier, avec une araignée à la forme étrange mais aux couleurs somptueuses en plein milieu. J’ai failli traverser comme ça et la ramasser au passage, ç’aurait été rigolo tiens ! On voit aussi des larves de papillons dans leurs compartiments collés aux arbres, des petites lianes pour tisser les sacs. De loin, on aperçoit même un anaconda !
Il y a aussi des fleurs d’un rouge sensuel, avec au milieu, quand on tire les pétales, une forme de bouche pulpeuse d’un jaune vif, d’où le nom de la fleur ; "lèvres de fiancée"! On voit aussi des feuilles poilues mais qui coupent ; étrange… un rasoir à poil ! Et naturel en plus !
D’après Hernan, les gardes forestiers qui viennent de Lima ne connaissent rien à la jungle. Pire ; ils en ont peur ! Lui y a vécu, comme nombre de jeunes y habitant voulant ainsi devenir guides.
On rentre déjeuner, et à la fin de la journée, Hernan exécute la promesse faite à Anna en apportant rien que pour nous de la coco fraîchement coupée à la machette! Cadeau légèrement empoisonné pour des occidentales telles que nous, puisque, en voulant détacher la chair de la coque, Anna se casse une dent et moi je me coupe avec mon couteau! Ah les douées ! Les coques une fois nettoyées (pas par nous, sinon il y aurait du sang dessus !) font des cendriers maison. On se "douche" à l'eau de source, mama mia que c'est bon…
Vers 15h on doit repartir pour la ville... A grand regret pour Anna, moi je m’habitue à vouloir rester à un endroit alors que le lendemain on découvre des trucs plus fascinants encore. Sur le chemin, on voit des oiseaux rouges, les "trépaneurs des arbres", qui viennent voler les œufs. Anna glisse tout le temps dans les sillons de boue que la pluie d'hier a formé. Au bout d’un moment ça rate pas, elle regarde un oiseau et plouf ! J’ai peut-être deux mains gauches avec des pouces, mais elle c’est idem pour les pieds. Arrivés sur la petite berge de sable ocre, on prend le canoë à moteur pour débarquer à l'île aux huit singes, qui seraient plus ou moins domestiqués. Hernan nous avoue qu’il n'aime pas ça (et moi non plus), mais ça fait partie du programme de l'agence. De toute façon, on ne les voit pas. On croit les entendre au loin, on crie "chiiiiiiiicooos!". C'est mieux comme ça. Sinon, on peut toujours voir des animaux au zoo, ça vaut pas la peine de faire autant de kilomètres ! Et puis les arbres sont beaux, les perles de pluie qui gouttent encore des larges feuilles donnent une ambiance de royaume déchu. Enfin, quand même, on se fait chier à les attendre, faut pas tout enjoliver non plus ! On retourne à la plage, dont la couleur ocre fait irréelle du fait de la lumière orageuse. Du bateau, on croise de petites tentes pour les ouvriers sur une autre rive. En attendant de retourner à je ne sais quel travail, ils se baignent et nous font signe. D'autres silhouettes de canoë sillonnent le Madre de Dios dans la lueur rouge du coucher de soleil. L’ombre de Puerto Maldonado apparaît, de ses silhouettes mêlées de bâtiments sinistres et de végétation folle. Les lueurs rougeoyantes et le bleu sale du bateau donnent un ensemble de couleurs chatoyantes, si banalement exotiques… Une carte postale de plus, mais c’est toujours agréable de les faire !
Une fois arrivés, Hernan nous paye le taxi jusqu'à l'hôtel où on reprend nos sacs… qui ne sont pas à la même place que là où on les avait laissés. Enfin, le but est de s’en aller. Comme on a pas la monnaie, Hernan nous fait un prix, et on le quitte un peu tristes. C’était un peu un papa !
On arrive à 19h au bus où on avait réservé nos places pour Juliaca. Seulement, on apprend avec joie et bonheur qu’il aurait fallu venir à 17h; nos places ont été vendues! On attend qu’on décide de notre sort, dépitées, en face du car en mangeant nos oranges de la jungle et quelques fruits secs achetés à côté. On ne veut pas partir de la juuunnngleeeeeeuuu ! Mais bon, le prix du séjour nous aide à ne pas rester (120 dollars les 3 jours). Puis on nous dit qu'on peut faire le voyage dans le "paseo", le couloir du bus. Bon, OK, on part alors. Une place se libère tôt pour Anna, et beaucoup de passagers la lui indiquent avec empressement ; les regards étaient déjà très curieux envers ces blanches qui voyageaient comme les misérables sans ticket ou les gamins!
Malgré cette bienveillance, je passe la nuit par terre, allongée dans le couloir avec d'autres jambes devant, derrière et sur les côtés, la poussière démangeant le bas du dos car elle rentre dans les vêtements, les odeurs de bouffe, de transpiration et de ces pieds qui viennent heurter mon visage, les gens qui me marchent dessus à chaque arrêt, les ordures qui traînent sous mon nez… C'est une bonne initiation au voyage! 16h comme ça, ça vous forge les nerfs !