On se lève à 5h30 après une bonne nuit sans rêve (vue l’heure, on n’en a pas eu le temps !). On entend les loutres de l'autre côté du lac faire un barouf pas possible, qui ressemble de loin à une course de Formule 1! Vive la nature et ses bruissements effacés !
Après quelques minutes à houspiller les retardataires et enfiler un tee-shirt, on grimpe tous dans la pirogue. Au fur et à mesure qu'on s'éloigne, on n'entend plus que le bruit de la pagaie dans l'eau. Quelques coups réguliers, une pause. On glisse sur l’eau comme des plumes portées par une brise. On voit des pirogues abandonnées et camouflées par la végétation du rivage, des oiseaux huppés battre leurs ailes dans les arbres, les poules près du bord, les ibis planer dans l'air, et des sortes de gros martinets perchés sur les branches. J'ai aussi un mille-pattes clandestin dans mon sac! Au loin, on voit les perroquets amazone (verts) voleter autour des palmiers pour en sucer le cœur, s'aidant de leurs grosses pattes. Ce n’est pas le mille-pattes mais bien nous, les clandestins.
Au bout d’un certain temps méditatif dans l’aube claire (on est souvent philosophe avant 6h du matin ; qui suis-je ? où suis-je ? que fouté-je ici ? ), on entre dans les bras du fleuve se perdant dans les terres. Enfin, on laisse le canoë près d’une sorte de ponton branlant et vermoulu, perdu au milieu des feuilles et racines. On déambule silencieusement dans la jungle, observant des bribes de vie multicolores, des végétations aux formes dignes de Gaudi. Enfin, on arrive au but et cause de notre réveil matinal ; le guide nous fait signe d’avancer sans bruit pour admirer, toujours au loin, les perroquets qui se dorent aux lueurs de l’aurore. On voit éclairées leurs grandes silhouettes courbes scintillant de rouge vif, de jaune et de bleu sur le ventre. Ces Aras sont perchés en haut, et on voit peu à peu leurs silhouettes s'abaisser, elles plongent et déploient leurs ailes de couleur. La lueur du soleil levant fait tantôt apparaître l'orange, le rouge, le jaune. Trois semblent nous observer, dans la même posture que nous; on se jauge bizarrement…!
Au bout d’un moment, ils partent pour l’intérieur des terres. On continue alors la marche, croisant des petites rives, une sorte de décharge (des roues, une charrette, de la ferraille…) privée (panneau "propiedad de la familia Miranda"!). Ca fait décor de film d’aventure, pour un peu il sortirait un bandit en marcel avec sa machette courant après Indiana Jones !
Le trajet de retour est moins poétique ; ça creuse ! on arrive à 8h30 pour le petit-déj. où on récupère les galletas pour plus tard. On cueille ensuite des fruits pour digérer le riz, les œufs et le pain! Hernan nous aide même à décrocher les oranges en donnant de grands coups de bâton vers le haut. On discute un peu avec lui et il s'étonne qu'on n'ait que 19 ans. On se pose ensuite sous le citronnier immense dont les branches retombent sur le sol, regorgeant de ces fruits pustulants comme de grosses étoiles charnues. C’est un hâvre d’odeurs agrumées qui se développent avec la chaleur, on est vraiment bien dessous… Par contre, les citrons restent hyper-acides, donc ne pas manger comme ça !!
À 9h30 on retourne au bateau qui prend l'eau (une sorte d’aération ?), donc celui qui a la malchance d'avoir la place près de l'écope… écope! A côté de ça, on croise une embarcation de luxe avec des chaises pour les touristes et des gilets de sauvetage ; l’agence s’appelle Corto Maltese (!) et, sans vouloir faire de caricatures, n’est apparemment fréquentée que par des américains ! Ce seraient toujours les seuls à réclamer un gilet de sauvetage… Les américains ne sauraient-ils pas nager ?? Ca expliquerait pourquoi Jack s’est noyé dans Titanic… Hum.
Une fois à terre, on observe la vie sous toutes ses formes ; un ficcus géant entouré de lianes gigantesques et juché d'oiseaux qui lui sucent le cœur (et non le tronc). Beau et cruel… Les lianes font à peu près notre largeur de corps !
On reste ensuite béats devant la scène de l'arbre strangulateur; c'est une liane qui descend jusqu’à la terre et y prend racine, se colle à l'arbre d'origine, l'enserre, l'enlace tant et si bien qu'elle l'étouffe en suçant son cœur pour grossir ses bras multiples et souples, enveloppant leur amour fatal jusqu'à n'en laisser qu’une ombre puis du bois mort et prendre sa place. Quelle beauté fatale et fascinante! Tant pour le graphisme des entrelacs de bois que pour cette histoire à ne pas retranscrire humainement !
Certains arbres semblent en pleine grossesse à cause des poches d'eau qui déforment leurs troncs! Une amie (péruvienne à ses heures) me dira plus tard que c'est des arbres de légende, les dévoreurs d'enfants. À la manière de sirènes, ils attirent les gamins se promenant seuls et les avalent tout rond. Ce serait déjà arrivé…
Plus banalement, on voit des arbres comme le cèdre ou le cachapona, un drôle d'arbre dont les racines poussent comme des branches vers le sol, puis s'y installent et prennent la couleur du bois sec. Puis on croise d'énormes nids de fourmis. Et quand on s'arrête un moment pour qu'Hernan nous en explique quelque chose, ces putains de minuscules fourmis remontent sous nos vêtements et mordent de plus belle! Normalement, elles ramènent les insectes dans leur salive et les mangent ainsi. Mais là, ce doit être des bouts de chair qu’elles ramassent ; on se retrouve à faire une espèce de danse fort ridicule, se frappant les mollets, les épaules… Et il rigole, le guide ! D’autant plus que quel que soit le lieu où on s’arrête, une armée de moustiques (dont on entend le bourdonnement continu) lance l’offensive sans ménagement !
Hernan nous parle des familles nomades qui vivent encore par là, qui ont protesté contre la déforestation mais ne sont presque jamais apparues autrement. Il explique qu’il les a connus et c’est d’eux qu’il connaît les richesses et dangers de cette végétation incroyable. On voit ainsi une liane qui sert de contraceptif pour limiter le partage des terres. Le palmito, a des feuilles collées sur son tronc, et ses fines racines en hauteur prodiguent un soulagement aux maux de règles. La feuille de Palmicha, très perméable, sert à tisser sur le bois les toits de maison (dont nos cases). Une fois sec, cela peut tenir de 7 à 8 ans! On détermine les âges des lianes selon leur couche de lichen (plus de 100 ans pour celle qu'on observe). L'huile qui en sort sert apparemment contre l'apparition de la calvitie. On croise partout des troncs, d'immenses arbres aux racines énormes, où pendent des lianes d'autant plus gigantesques qu'elles sont centenaires. On s'assoit dessus pour la photo. C'est un véritable temple naturel du micro et de l'immense…. On croise le squelette d'un singe, on entend le chant de l'oiseau cano casa.
On croise aussi un jeune singe solitaire qui se pose juste au-dessus de nous dans un arbre, nous observant dans toutes les postions, tête en haut ou tête en bas… Il est aussi intrigué que nous ! Apparemment, il s’est séparé de sa famille pour chercher un autre groupe et trouver une femelle, comme les loutres… et les hommes, un peu.
En marchant, on devine un serpent dans les feuillages… L’expression « faire attention où on met les pieds » prend tout son sens !
On reprend le bateau, mais nous restons coincés une demi-heure par des branches en-dessous. On attend, on commence à avoir l’habitude ! Sur notre peau stagne un mélange de sueur, de crème solaire et de crasse.
On revient manger puis faire la sieste dans les cases imprégnées d'une odeur particulière. Anna s'aperçoit que de petites boules vertes collent à son pantalon, de la même manière que les pattes de la peau de mygale! Miam miam !
On va à la mini-cascade qui nous sert de douche remplir nos bouteilles et se tremper la tête. Que bueno! On salue notre amie la chenille qui rampe depuis quelques temps devant notre chambre, mais on jarte la poule énorme qui essaie de rentrer dans notre sauna naturel. Les boutons de moustique, en sang à force d’être vibro-grattés, cicatrisent mal à cause de la chaleur. On continue notre vie au ralenti (1h30 de pause le matin, 3h à midi…). À 16h, on reprend le canoë avec comme bruit de fond la famille de loutres qui pêche. Les tâches blanches des hérons se détachent de la broussaille en arrière-plan, des tortues bronzent sur un tronc, un vautour plane, le grand chihuahua à l'écorce blanche se dresse dans les airs et fascine Anna.
On accoste pour monter au mirador de garde, si solide qu’il tremble quand on y monte! Il sert à surveiller que personne n'entre dans la zone biologique protégée, tant des touristes téméraires que des braconniers avides. On aperçoit des chauve-souris au milieu des nuages fantomatiques, l'onde plate aux reflets colorés du coucher de soleil rose… Un vrai paysage à la Walt Disney.
Quand on revient à 18h, il fait nuit et on allume partout des bougies sur les boîtes de conserve. En attendant le dîner avec Anna, on parle de la jungle comme d'un havre d'existence, profusion de diversités de la vie, de cet instinct pour la lutte, le danger, la bouffe, la mort. Quel sens y chercher ? Anna en conclut "me gusta la vida" en admirant la lutte et la créativité de la vie pour échapper à la mort. J’y vois aussi, en bon rabat-joie, la brièveté et la cruauté de la vie face à un mécanisme utilitaire de « j’te bouffe, tu m’bouffes « . La mort y semble tellement dans l'ordre des choses, alors pourquoi pas? C'est un vide turbulent de se le dire, mais dont je m'accomode pour profiter de tous ces trucs super. Au fond, c'est dans l'extrême qu'on saisit sans doute cette force qui nous dépasse et nous fait vivre. Quant au sens de tout ça... Je le laisse de côté pour aller sustanter mon tas de cellules!
Le dîner se compose de yucca (sorte de patate à partir d'un arbre) pour alléger le genre habituel... ! Puis on fait une promenade digestive dans la nuit. On ne voit pas grand chose, mais on ressent cette ambiance magique et inquiétante à la fois, séduisante et fatale… Quand on revient, Anna croit voir un truc et me demande d'éclairer la charpente du toit… où se trouve une énorme tarentule! Anna hurle et la mygale se faufile entre les poutres! D'autres grosses araignées se promènent au plafond et aussi juste à côté de nos oreillers, et on aperçoit bientôt deux autres mygales dans la chambre, rentrées par les trous du toit... !! Amis des bêtes venez, on vous laisse ! Les autre viennent voir dans notre case en disant « beurk, j’aimerais pas, les pauvres vont devoir dormir là », et découvrent la même chose dans leurs cases ! Les plus énormes sont dans le réfectoire. Les guides en font descendre certaines avec un bâton et une bouteille vide, tout en nous assurant qu’il y en aura d’autres mais qu’elles ont plus peur de nous que l’inverse et que leur piqûre ressemble à celle d’une grosse abeille. Mais la meilleure nouvelle, c’est qu’il y en a partout à cause de la pluie, qu'elles sentent venir et qu’elles craignent. L'orage gronde. Anna et moi nous regardons; des mois avant le départ, on avait toutes les deux rêvé de cette nuit dans une case au milieu de la jungle pluvieuse. Et on se l'était tellement raconté avec emphase dans nos mails longs comme des romans! Quand on a entendu se déchirer le tonnerre, c'était comme un craquement de bonheur dans le cœur. On s'est précipitées dehors, bras en croix pour sentir les gouttes savoureuses tomber et s'étaler sur nos peaux sales. On criait de plaisir, quel bonheur… que nous seules pouvions comprendre!
Avant de se coucher, on vérifie quand même les moustiquaires pendant une demi-heure pour vérifier qu'une mygale ne s'y soit pas réfugiée. Anna dit même qu'elle a entendu un serpent! Et on n'ose plus, pour faire nos besoins, s'aventurer trop loin dans les broussailles! Mais c'est évidemment cette nuit de forte pluie que j'ai une turista mal venue… En même temps c’était cocasse et pas si horrible. J’ai du rester accroupie un bon bout de temps sous la flotte avec ma lampe de poche, que j’allumais par intermittence pour me rassurer ou signifier à une personne dans le même cas que j’étais là ! Trempée sans avoir froid, j’écoutais la jungle pluvieuse…
c'est pas possible de dormir dans un hamac ? tu racontes bien et ca me donne grave envie d'aller dans cette jungle. je continue a lire ton blog avec plaisir