
À part le coq à 5h (que je rêve secrètement de retrouver pour l’étrangler, étriper et faire des nœuds pap avec ses cordes vocales!), la grasse matinée s'étend jusqu'à midi… C'est Magali qui nous tire du lit pour nous faire remplir un questionnaire, insistant par ailleurs sur son honnêteté et sa foi religieuse. On prend ensuite une douche froide dans une sorte de WC de la cour du collège, ce genre de truc tout bétonné plein de crasse et de toiles d’araignées, fleurant bon l’excrément et la sueur, avec une porte de bois peint et écaillé qui ne fermait pas. Il n'y avait aucune place pour les vêtements et chaussures qui deviennent crades et trempés à la fois. Trempés par quelques éclaboussures seulement, car quand j’ouvre avec bonheur le robinet de douche, il sort du pommeau miteux un mince filet d'eau qui paraît aussi ridicule que rageant. Mais après cette nuit d'intense transpiration fiévreuse, un rien soulage. Après m’être douchée, savonnée, shampooinée, récurée, frottée avec ma serviette blanche, je rouvre les yeux sur une serviette devenue noire… ! Une subtilisation de serviettes paraissant improbable, j’ai bien peur que ce ne soit vraiment toute ma crasse déposée dans les mailles serrées de cette serviette "Septivon". Je me rassure un peu, la serviette d’Anna a subi le même sort. Vu l’état de nos peaux, on lave alors quelques fringues dans le lavabo commun (dont la blancheur de l’émail semble se rapprocher de celui de nos serviettes). On y va doucement, car la chaleur interdit tout effort sous peine de s’adosser au mur quelques minutes en soufflant... On se sent à peu près dans le même état que nos chaussettes trempées pendues mollement à la chaise délabrée ! On voudrait récupérer de ce voyage intense, et économiser pour celui qui va suivre (diarrhée, jungle, camion…). Bonne nouvelle ; grâce à la chaleur, le sang caillé sur nos lèvres meurtries par l'altitude se mue bientôt en peaux mortes, et on peut enfin rigoler sans se tenir les lèvres pour ne pas gémir de douleur (et ça, ça fait un peu con, j’avoue).
On suit notre « régime » riz nature/coca light. On veut du frais, facile à digérer, qui nous fasse tenir debout un minimum. De toute façon , on a plus beaucoup d'argent liquide, et les banques n'abondent pas dans la jungle! Donc autant économiser.
On visite un peu la ville de Puerto Maldonado, qui paraît être en "toc", comme une verrue plastifiée résonnant de bruits de moto-taxis, écrasée sous une chaleur poussiéreuse… Un intrus au milieu d’une rumeur plus profonde de grillons et d’oiseaux, portée par la présence de la jungle…
On découvre les rues à thème; que des papeteries, que des garages, que des photocopies (un mélange de fourmilière, de marché du samedi et d’usine!), … C’est bizarre, c’est sans doute pratique pour l’utilisateur mais niveau concurrence, je sais pas comment ça marche ! Heureusement, niveau bouffe c’est universalisé ; il y en a toujours partout.
On cherche le fameux Rio Madre de dios pour s’y poser et s’en laisser imprégner. On l’entend sans le voir derrière des baraques de planches mal ajustées. On manque de se faire bouffer par un chien avant que sa maîtresse, assise sur une vieille chaise à bascule un peu plus loin, ne nous indique l’entrée plus loin. Sauf que plus loin, il y a des grilles et quelques gamins curieux qui jouent. Ils nous disent que l’accès est fermé, comme toutes les boutiques le vendredi. Ah bon bah oui bien sûr on le sait, c’est pas comme si ça faisait plus de deux semaines qu’on était là.
On va alors au mirador que nous avait tant conseillé le guide sympa de l'hôtel. Marcher sous cette chaleur devient vite un calvaire, manque plus qu’une croix (les épines, faut pas pousser). En fait, Anna en a même une, de croix, qu’elle cache au poignet par anti-catholicisme, mais qu’elle porte par respect pour sa grand-mère, qui la lui a offerte avant de partir. Enfin en tout cas, on est accablées par la chaleur et les bruits de circulation. On arrive enfin au pied du mirador où on paye 1 sol à un gardien nous prévenant avec un large sourire que l’ascenseur est en panne depuis plus d’un mois… Okay d’accord c’est bon, vire ce sourire on va les monter tes marches, non mais oh. Une fois arrivées, on a vue sur un curieux mélange de tôles ondulées, de double-avenues terreuses et de végétation pittoresque, avec au fond un aperçu du Rio Madre de Dios... Au premier plan, des petits ensembles de cases entourent une cour intérieure où pend du linge. Des enfants quasi-nus sur le trottoir jouent au ballon. Un vrai cliché! On se pose en haut pour dessiner, enlevant chaussures et chaussettes (heureusement qu’il y a de l’air). Si on a marché tant que ça, c’est pas pour repartir aussitôt ! Deux gamines arrivent aussi, nous observent un long moment dessiner puis repartent (les chaussettes ?).
Une fois qu'on redescend, Anna n'est vraiment pas bien; le mélange assez spécial des odeurs de transpiration et de friture lui semble envahir ses narines et lui donnent un mal au cœur poignant. On va donc réserver vite fait nos billets de bus pour Juliaca, une ville à côté de Puno, par où on continuerait notre bout de route sans faire demi-tour vers Cuzco. La route est, paraît-il, très jolie, mais d’après nos recherches il n’y a pas de camions qui semblent prendre de passagers. Dans le petit local où se vendent les billets, les cinq personnes (la petite fille, la grand-mère, le fils, le beau-frère…) nous dévisagent avec une curiosité un peu méfiante. C’est vrai qu’on voit aucun touriste ; ils doivent faire avion/hôtel/jungle/avion.
Puis, un peu à regret pour ma part, on va se poser à la Plaza de Armas, où se rejoignent les pères après le travail, les vieux pour voir du monde, les enfants après l'école, les mères pour amuser leurs enfants avec les petits vélos à louer… Les vendeuses de chocolats et de boissons affluent, les ballons aussi. C’est reposant, comme scène de vie. On s'aperçoit tout de même qu'ici, on ne fait pas tâche parce qu'on n'est pas vêtues de manière traditionnelle, mais plutôt parce qu'on ne semble pas assez occidentales! Certaines ont des jeans moulants, débardeurs, talons… qu'on n'avait pas encore vu, et qui jurent avec nos godillots, nos pantalons troués et nos tee-shirts délavés (le tout recouvert d’une crasse inlavable).
Deux gamines que je dessine s’approchent petit à petit de nous, observant nos dessins en souriant. Puis elles nous dessinent et posent de nombreuses questions. On constate que leurs lignes de main sont beaucoup plus sombres (sans jeu de mots). Elles s’appellent Rosario et Juana et ont une dizaine d’années.
Un homme sans doute en été d’ébriété (ou alors faut s’inquiéter) vient alors nous saluer "bienvenida a Peru" en répétant "que lindo", et nous invite à prendre une boisson pour la bienvenue, même si il a du se la fêter un peu tout seul pour anticiper ! En fait, on a pas le choix ; après plusieurs refus, il part de la place et en revient chargé de ses achats pour nous donner deux bières chacune (on apprend à boire de l’alcool en en versant toujours un peu parterre d’abord, on comprendra plus tard pourquoi) et des galletas aux gamines, qui nous les font partager (on se rend compte d’ailleurs qu’on avait faim !). Elles nous embrassent sur les joues pour nous dire bienvenue, obéissant à celui qu'elles vont insulter après! Le bonhomme, Adrian, travaille à côté comme avocat (la qualité du pantalon et des chaussures confirment), mais son état (il fait l’imbécile en posant avec sa bière et sa casquette de travers) agace profondément Rosario, qui le traite d’imbécile devant cuver son alcool, de monstre ivrogne, elle nous incite à vider nos bières dans la pelouse en disant « c’est bien » quand on n’en veut plus… !
On devient peu à peu l'attraction; la vendeuse de chocolats passe et repasse devant nous en se penchant sur nos dessins sans s’arrêter. Puis elle gare sa poussette chargée de friandises, vient nous voir et s'exclame "que bonito!", puis me pose une question dont je me souviendrai "Mais pourquoi tu dessines?"!! Les enfants sont attirés par l'appareil numérique d'Anna, qui sert à répétition à montrer notre périple et prendre tous ceux qui se présentent. Des gens nous entourent petit à petit. Trois mecs déguisés avec des ballons en guise de seins et fesses viennent s'agiter, nous faire un bisou au rouge à lèvres, agiter leurs perruques. Ils essayent de vendre des chewing-gums mais ils sont surtout une attraction de plus! Quand je commence à les dessiner, beaucoup sont quasiment accrochés à mes poignets, et dès que l’un des déguisés bouge ils hurlent « non non ne bouge pas, elle est en train de te dessiner ! ».
Plus loin, un type un peu mélancolique apparaît avec des bulles de savon, comme un magicien pour les petits. Il produit ses petits globes savonneux, et des gamins ouvrent les mains pour les recueillir, comme un don du ciel… C’est mignon !
Une mère de deux enfants (et enceinte du troisième) vient nous voir et s’assoit à côté, sur le même banc. Elle se plaint du manque de solidarité (comme quoi les gens ici laisseraient les autres mourir de faim à de rares exceptions. Elle semble avoir de l’expérience !). Elle reste sans se lasser, nous pose quelques questions naïves qu'on ne comprend pas bien. À la fin, on comprend pourquoi elle s’intéresse à ce que nous faisons; elle a notre âge.
Anna va sur internet pendant que je retourne à l'hôtel. Moi je n'ai pas envie… j'aurais l'impression de trahir mes sentiments en les racontant, les enjolivant, les conformant aux destinataires… Anna dit avec raison qu'il faut savoir être heureux partout, sans fuite. Mais bon, pour le moment, j'ai vraiment envie d'oublier la France, de vivre ce voyage à part entière. Et puis, futilement de prouver à moi-même et à tous que je suis indépendante affectivement.
2h30 plus tard, après une bonne demi-heure d'inquiétude, je me lève en imaginant déjà Anna agressée, emmenée, au poste, voire tuée… Mais en me levant, je la croise finalement; elle est restée scotchée sur la page du Monde. fr, où elle a découvert l'entrée en guerre d'Israël avec le Liban! De plus, un ami parti à Londres trime pour survivre et se payer son retour! On parle pas mal et, dès l’extinction des bavardages, on s’endort vite. On a rendez-vous demain avec la jungle!