À 4h30, je me réveille au son des hommes qui s'esclaffent dehors. À 5h30 commence le bruit des coqs, des ânes, des chiens… Ouah, la journée commence tôt! Il faut dire que je n'arrive pas à évacuer cette quantité inhabituelle de bouffe, et mes pauvres pitits intestins non accoutumés me tiennent en éveil!
Une fois qu'on sort dans la rue, il y a une drôle d'ambiance matinale, où on voit les gens qui courent, portent des charges, crachent, courent avec un ballon, … On est dans un zoo, une usine ou un stade de foot ici??
On part à 6h45 dans le combi quasiment vide. On a de la chance (et en même temps on est un peu déçus), car la route est terminée depuis un mois. Avant, il fallait 8h de cheval jusqu'au village!
Au fur et à mesure de l'attente, on croise à plusieurs reprises un passant, dont le regard doux reste dans ma mémoire. Il semble tout droit sorti d'un rêve. Des yeux clairs et émus, presqu'au bord des larmes si ce n'est qu'ils surmontent un corps taillé dans la roche, carré et brutal. Bref, petit instant pseudo-romantique…
Sur la route, on croise aussi une petite fille avec une sucette dans la bouche. Normal, dirait-on. Elle est pieds nus, sale, vêtue de haillons ressemblant vaguement à un pyjama. Ses cheveux sont ébouriffés et ses mains rentrées dans son pull miteux à cause du froid. Elle regarde le combi partir, et elle est touchante.
De loin, on aperçoit des ruines d'où monte la fumée, issue d'une grosse marmite noire et bosselée. Des enfants jouent autour, sautant sur les pierres éboulées qui forment un vague mur. Drôle de cuisine dernier cri!
Le canyon du Cotahuasi (le plus grand du monde paraît-il) est magnifique. On observe, dans le fracas de la route bosselée et du moteur crapotant, les dessins somptueux des terrasses colorées. Les artistes n'ont rien inventé!
On s'arrête parfois dans quelques villages perdus, isolés et poussiéreux. Une place principale déserte où reposent des bâtiments fatigués dont la peinture s'écaille. On y embarque quelques paysans, des barres à mine, et on requinque la voiture avec un pichet d'essence!
Puis, vers 11h du matin, on arrive à Charcana, où les enfants courent après le combi qui arrive. La présidente du comité touristique, Luz, nous accueille.; c'est la présidente du comité touristique du village, mais elle en sait encore moins que nous quant à notre projet! Elle croit qu'on y reste 3 semaines alors qu'on 10 jours! Les programmes discordent et on se retrouve dans la même impasse qu'avant de venir. Décidément, le manque d'organisation n'était pas qu'un incident de parcours à Arequipa. On demande à Luz de contacter Marcela, de l'ONG, pour lui demander à ce que l'on reste tout le temps à Charcana. Ce serait trop dommage de couper, on s'intègrerait moins! À voir, comme la liaison téléphonique reste chaotique, il faut attendre que Luz aille à Cotahuasi.
On va d'abord déposer nos sacs dans une chambre rustique, emplie de bougies rigolotes en guise d'unique source de lumière; les fenêtres sont chères et moins isolantes que les grosses pierres. Il y a aussi plein d'"amulettes" qui pendent des poutres, comme des cœurs en peluches, des rosaires, des casseroles, de la laine de lama…
Puis Luz dit qu'on doit mourir de faim et nous mène dans une pièce sombre et poussiéreuse pour prendre un curieux petit-déjeuner de thon, d'oignon, de tomate et de pomme de terre, le tout accompagné d'un mate de coca.
Puis on se ballade avec le mari de Griselda (notre restauratrice du moment) à travers les ruelles délabrées traversées de rigoles crasseuses et les maisons abandonnées, imprégnées de fortes odeurs d'animaux et d'excréments. Soudain, des grognements sordides et sonores nous flanquent une bonne frousse! Ce sont des porcs parqués derrière les murs de la rue! Des enfants crasseux nous adressent quelques regards curieux, urinent sans honte sur la place. Je n'ose pas prendre de photos pour l'instant, ça serait un manque de respect, je trouve.
On va voir le terrain de foot, qui consiste en trois bouts de bois empilés de chaque côté d'une pelouse brûlée par le soleil et l'altitude, mais qui peut se vanter (et ce n'est pas commun) d'une vue sublime sur les volcans. À côté il y a l'école, où trône un puma empaillé, tué il y a 30 ans alors qu'il venait voler les poules. Il ne fait plus très peur à présent, rongé par l'eau et le vent! Des pumas comme ça, j'en affronte sans problème!!
Puis on continue le chemin vers les autres villages, avec qui il y avait des guerres autrefois). Le chemin des champs est parsemé de roches rouges, de la vue des terrasses en courbes multicolores, du chant des oiseaux, des lamas passant et agitant les rubans colorés pendus à leurs oreilles. Ca sert à reconnaître leurs propriétaires, mais ça fait surtout très con. Des enfants conduisent des ânes et des moutons, les gens nous croisent en souriant. Une femme édentée et sans âge parlant seulement qechua file la laine de lama. Ca paraît primaire et ridicule, mais filer la laine est fascinant et difficile! On essaie et réussit avec adresse à lui casser la laine sans en faire du fil. Ok, bah salut!
On arrive au champ de patates, où des groupes de 5 paysans sont à l'œuvre pour labourer la terre et semer les patates; 4 enfoncent de grandes barres à mine dans la terre (le chef est sur le côté), et le dernier soulève de ses mains la grosse motte de terre. Une vieille femme aux traits sinueux semble être la préposée à la "chicha", de l'alcool de maïs blanc stocké dans un bidon à essence qu'elle verse dans des gobelets fendillés en plastique sale. Elle nous en propose, ou plutôt elle nous en donne directement un plein gobelet à boire. On goûte, on discute tout en essayant de bamancer derrière nous cet immonde breuvage, acide, farineux et plein de copeaux de maïs… Bouarg! Seul Pedro arrive à finir le gobelet d'un coup, en se pinçant discrètement le nez. "Vous en voulez encore?" qu'elle demande en tendant la main pour prendre nos gobelets. "NON! Euh, non, enfin non merci, ça ira, c'est gentil!" Alors pour compenser et faire goûter bien sûr, on nous sert un alcool de canne maison qui est dans une vieille bouteille en plastique jauni. Ca réchauffe dame boudiou! Mais là, c'est bon!
On retourne au village, sur la place centrale, d'où se dressent deux grands arbres où est accroché un trio de haut-parleurs servant à appeler un habitant à l'unique téléphone du village! La senora Gaida hurle dans le micro de mauvaise qualité "Fffff… Ffff… Allo, Allo. Maria Avena tiene una llamada telefonica! Maria Avena!" Les habitants doivent avoir l'oreille fine pour déchiffrer les noms! Ca nous fait hurler de rire tellement ça paraît pittoresque!
La senora Gaida est notre hébergeuse du moment. Dans son petit magasin, son mari se tient au milieu des décorations de noël, de brics et de brocs, de bananes et d'épingles, de fers à cheval et de bonbons, de pancartes avec des proverbes signifiant qu'on ne prête pas.
On déjeune (une heure après le petit-déjeuner, mais on ne plaisante pas avec les repas!) de grains de maïs cuits avec du fromage, d'une soupe de quinua (céréale de haute altitude) avec de la graisse de viande et des patates.
Puis on se pose sur la petite place déserte (tout le monde est aux champs) et ensoleillée. Mais au moindre nuage, on comprend pourquoi les femmes ont d'épais pantalons sous les jupes! Qu'il fait froid, à cette altitude!
On se dit que pour les aider, on devrait écrire sur eux au Lonely Planet, histoire de donner l'idée aux touristes.
Des taureaux "bravos" passent en troupeau pour être vendus à Cotahuasi. Les "meneurs" qui sont en fait derrière crient pour avertir ceux qui se trouveraient sur leur passage, ce qui est une sympathique attention au vu de leurs cornes monstrueuses!
On monte ensuite vers le mirador, où on voit des adolescents de 13 ans travailler à faire des briques pour construire une maison avec les adultes, ou porter du bois. On continue un peu sur le chemin, avec vue sur le soleil couchant au-dessus des montagnes enneigées. Le silence est presque oppressant tant il règnent en maître sur ces montagnes, au-delà de toute taille humaine.
Nous retournons sur la place du village, où des enfants jouent cette fois au volley, à la marelle, aux billes. Deux fillettes, Cyntia et Joana, s'approchent timidement pour qu'on joue avec elles au volley. La nuit tombe mais nous jouons encore et encore. Au début timidement, puis on rigole franchement à chaque coup dans l'eau.
Les photos numériques les passionnent, et un petit paysan avec son chapeau, ses vêtements troués et son tissu, s'approche en souriant; Dani. Ce sera un très bon ami. On fait ensuite une course de chevaux, où les enfants choisissent leur volontaire préféré pour monter sur son dos! Pedro, l'autre volontaire espagnol, gagne. Ensuite, c'est la grande folie des chatouilles, "guili guili" se traduisant ici "cuchi cuchi"! Un adolescent me regarde passer et me demande, d'un air ahuri et un peu supérieur "Estas jugando??", et je lui réponds en riant que les adultes sont de grands enfants.
Le dîner est magique dans la petite cour de Griselda, la tête sous les étoiles, autour du feu, en voyant les silhouettes de la famille qui attendent leurs platées. La grand-mère, vieille ombre immobile semblant éternellement figée sur son tabouret, attend (il paraît que les gens vivent plus vieux ici qu'ailleurs au Pérou; la moyenne est de 80 ans, et la doyenne a 115 ans!). Le père éreinté se réchauffe près du feu. La mère remue la sa cuillère de bois. Maika, fille de Griselda et une de nos chatouilleuses, est là, devenue soudain très silencieuse. Les cochons d'Inde se faufilent partout en faisant de petits bruits. Assis sur nos rondins de bois ou sur les pierres, nous mangeons notre soupe bien grasse où se noie un poulet musclé qu'on mange avec les mains. Le ventre de Camille gargouille, ce qu'elle nomme "el gato en la barriga" et ce qui fait rire tout le monde.
Puis, un peu à contre-cœur (c'est qu'on commence à fatiguer!), on va à la fête d'accueil. Tous ceux du comité touristique sont présents, on se présent mais je ne retiens aucun mot, à peine les visages. On nous passe des vêtements typiques, et j'ai l'impression d'être au zoo ou à la garderie, tous nous observent et je me sens très mal à l'aise au début. Puis on nous sert et ressert leur très bon vin local, chaud et sucré, dont on verse quelques gouttes par terre pour la pachamama avant de dire "salud" et de le boire. Ca détend l'atmosphère! Chant, guitare et charango accompagnent des danses typiques au clair d'une lune aussi lumineuse qu'un soleil.
Une demande d'électricité devrait quand même être faite, un hôtel et un restaurant sont prévus... Mais tout est si authentique dans cette région oubliée! Son charme séduit nos goûts de riches désoeuvrés pendant qu'ils rêvent d'un peu de confort. L'homme est vraiment un éternel insatisfait! Nous repoussons ce problème philosophique au lendemain pour aller prendre une nuit de repos bien méritée.