
On se lève tôt pour monter dans le premier camion-citerne. Une fois le camion arrivé et nos bagages posés, Anna se précipite aux toilettes publiques et en revient toute aussi pressée; elles sont immondes, sans verrous, les gens vont et viennent en ouvrant et claquant les portes sans plus de pudeur! Les sacs sont balancés par-dessus au fur et à mesure que le temps passe, on est une cinquantaine sur le toit humide et huileux à côté d'autres caisses de marchandise, surmonté d'un tronc sur lequel peut se mettre une bâche en cas de pluie. Le chauffeur bedonnant attache solidement le tronc et la marchandise, regarde qui est là pour pouvoir faire les prix, puis retourne dans sa cabine. On achète des toiles en plastique pour protéger nos sacs à cause de l'eau qui suinte des parois dans la jungle. On va mettre à priori une trentaine d'heures à rejoindre Puerto Maldonado à travers la plus mauvaise route du pays. Mais notre voisin nous raconte que pendant la saison des pluies, il arrive que cela dure huit jours dont deux sans manger à cause d'un fleuve qui déborde! Nous voilà partis, les passants nous regardent. Soudain, le chauffeur s'arrête et nous crie "Baissez-vous, y a la police!" Euuuuh… On ne savait pas que c'était illégal, nous! Au secours! Heureusement, on passe sans encombres et on oublie vite fait cette petite surprise pas des plus agréables.
On sort du village et on monte en altitude, petit camion poussiéreux perdu sur ce ridicule trait de route au milieu des montagnes andines. On voit des lacs, des rives, toutes saisies de froid, des cascades gelées et des pics de glace (plus de 5 000m d'altitude!). D'ailleurs, les passagers ont tous prévu leur identique couverture grise avec des pointillés bleus, celle qu'on voit partout (même dans les bus…). Et nous, on la regrette! On savoure chaque rayon de soleil comme un cadeau rapide et inespéré, réchauffant nos mains ankylosées, nos corps transis et ballottés sur la route poussiéreuse. À chaque virage, tous les sacs et quelques personnes valdinguent et le véhicule penche dangereusement vers le précipice! L'essence macule nos vêtements noircis et recouverts de poussière. Mais nettoyer une tâche impliquerait de sortir la main du pull et des poches ou des aisselles. Donc non!
De temps en temps surgit un bled paumé en bord de route, avec inévitablement un mini terrain de foot fait de trois bouts de bois. On retrouve encore avec ces passagers l'importance du foot dans les conversations sur la coupe d'Amérique du Sud et leur réflexe, quand on leur dit qu'on est française: "Ah pobre mia! Vous y étiez presque! La finale! Le coup de tête de Zidane!".
Des paysans en costume traditionnel avec leurs ânes velus déambulent au milieu de nulle part. Les femmes sourient et se cachent à notre passage. On voit des moutons et des alpacas, des chevaux et des vaches que le chauffeur klaxonne pour passer, des oiseaux aux silhouettes étranges et allongées. Les poules qu'on aperçoit près de quelques maisons sont énormissimes! On dirait des mutants clônés d'après un croisement de berger allemand et de poulet!
Quand quelqu'un du camion doit s'arrêter, les passagers hurlent "Baja baja maestro!" et tapent sur la carlingue pour que le chauffeur stoppe le véhicule ronflant, comme il le ferait sur un cheval tirant leur étrange diligence. Le voyageur saute à terre, les autres lui passent ses affaires, il s'approche de la cabine pour payer le conducteur et ce dernier redémarre en trombe, laissant ce voyageur au milieu de nulle part et qui s'engage comme si les pierres étaient des panneaux d'indication. Les voyageurs tapent aussi sur le camion quand on ne redémarre pas assez vite ou lorsque le panneau STOP des ouvriers, qui nous stoppent parfois longtemps avant de finir un déblaiement de la route, se change en SIGUA. Auquel cas ils crient "Sigua maestro!".
C'est le plus beau trajet de ma vie. Si intense, si puissant, si beau… C'est comme croquer dans un fruit plein de saveurs qu'on ne peut plus distinguer tellement elles emplissent les papilles. La poussière jaune mêlée de nuages blancs donne une impression de rêve. Les changements de paysage et de lumière font entrer dans un autre monde. Et ces gens étranges et si fascinants qui montent à un endroit sans rien, et repartent dans un autre coin de montagne isolé... Cet ouvrier qui rentre vers un chez-soi improbable et perdu, où l'attend une personne qui tannait une peau de bête au milieu de pierres entreposées en guise de propriété.
Une silhouette surgit de la route avec son enfant au regard fier. Ils montent sans un mot, où seulement des onomatopées quand le père lance ses sacs. Ils attendent le long du trajet puis redescendent à un endroit tout aussi perdu, comme un trajet de bus absurde. Simplement, on est en plein air et le coucher de soleil est magnifique sur les pics montagneux. Mais quand le soleil disparaît, le froid se fait d'autant plus sentir! On guette les endroits de la route où les pans de montagne ne cachent pas encore le soleil. De debout face à la route, je finis bientôt assise, dos contre la paroi, pour me couper du vent et me réchauffer. Un homme, en nous voyant nous rapprocher l'une de l'autre en frissonnant, nous prête gentiment sa couverture.
Cela faisait longtemps que je n'avais pas admiré les étoiles naissantes, tirant vers l'orange, un peu de bleu, parfois du vert, de jaune voire du violet. Une implosion étouffée de couleurs timides, mais de couleurs quand même. Puis j'admire une constellation que j'ai rarement vu aussi belle; d'un blanc pur, des nuées d'astres éparpillées en poussières d'infini, projetées au-dessus des Andes sous formes d'arabesques et de formes gracieuses, comme d'étranges créatures célestes. Je me plonge dedans en chantant silencieusement des chansons françaises. Le bruit du camion les couvre, mais elles résonnent d'un son cristallin entre mes oreilles.
On approche de la jungle; l'air se fait plus chaud et lourd, on a l'impression que le cul de Dieu se pose sur une chaise où malheureusement on se trouve. L'humidité se colle partout, sur nos vêtements, nos peaux découvertes, le sol, les parois. Anna remarque des plantes "dégoulinantes", débordant de lianes et de grandes feuilles tombantes. On entend aussi les cascades (difficiles à passer pour le camion, on a toujours l'impression qu'on va se vautrer!), les lucioles, les pépiements, les grillons.
On traverse le premier village de la jungle, où les habitants sont en short et tee-shirt dans des maisons aux portes en herbes tissées pour laisser passer l'air (et aussi pour s'éviter des frais!). On s'arrête dîner rapidement vers 21h, c'est que ça creuse le grand air. Mais bon, pour eux dîner c'est dîner, et ils prennent Anna pour une extra-terrestre quand elle demande juste du riz nature! Un voisin proteste pour le prix du dîner (3 soles, soit 0,75 euros, le moins cher qu'on ait trouvé jusqu'à présent!), et c'est là qu'on se rend compte une fois de plus de notre approche partiale (et non martiale) et (relativement) luxueuse de ce voyage. Enfin, on va pas jouer non plus aux miséreuses, ce serait hypocrite!
Nos co-voyageurs se soulagent la vessie sans complexe par-dessus la rambarde du camion, sans que ce dernier s'arrête. Nous il faut qu'on descende et donc qu'on se dépêche, et c'est devant les passants qu'on s'y prend, à l'ombre du camion comme on resterait aux basques de sa mère pour pas qu'elle ne parte! (sinon, quelle merde cela dit!)
D'ailleurs, j'ai affreusement mal au ventre (sans doute le changement de température, ou une bouteille remplie à l'eau du robinet qu'on nous a vendue à Saccsayhuaman), on est serrées comme des sardines (le voisin d'Anna tente de mettre son bras sur ses épaules, et elle revient donc sur moi).
Sur la route, le bruit du moteur et les soubresauts anesthésient un peu l'ambiance. Mais dès qu'on fait un arrêt, pour que le chauffeur dorme une heure ou deux ou même le temps de quelques minutes pour déblayer le ruisseau de ses pierres, les ronflements résonnent de manière insupportable! Je me retourne, et je vois au-dessus de ma tête une énorme bestiole ressemblant à une sauterelle géante, qui glisse sur mon pouce… Beuah!